Paralysie-Sommeil-10

Atelier d’écriture: Un soir d’été et un fantôme

Allez, j’observais depuis quelque temps les thèmes de l’atelier d’écriture que Fanny propose chaque semaine et là, la citation m’a rappelée une de mes histoires fantastique jeunesse abandonnée depuis longtemps. Mon texte est parti tout seul: près de 3000 mots. Désolée, pas le temps de rétrécir! Pour ceux intéressés à lire les autres textes ou à participer à cet atelier d’écriture, c’est sur le blog de Les billets de Fanny.

Le début du texte est donc la consigne, ce sont les premières lignes du roman de Delphine Bertholon, Les corps inutiles, la suite est mon texte, total freestyle!

On va l’appeler :

Message de l’au-delà

Paralysie-Sommeil-10

« Elle souriait, sifflotait même, peut-être – une chanson entendue à la radio juste avant de partir, de quitter la maison, heureuse de s’en aller, comme une grande : elle avait rarement le droit de sortir le soir, c’était exceptionnel. Mais il faisait jour encore, l’air était tiède et l’école finie. »

Belle trottinait sur ses talons, ses pattes griffant le bitume. La toutoune était une bâtarde de caniche et de bichon. De longs poils blancs frisottant camouflaient des yeux noirs et brillants et une queue en pompon sans cesse en mouvement, le tout sur un petit tonneau blanc. La toutoune était un peu grasse et asthmatique mais intelligente. Claire ne lui avais jamais appris à courir après un bâton ou à faire la belle pour amuser la galerie. Au lieu de cela, elle a préféré lui apprendre à éviter les voitures :

« Belle ! L’herbe ! »

La toutoune se rangea aussitôt sur le bas côté pendant qu’une golf rouge passait à toute allure. Il y avait déjà eu des accidents dans le village. Claire avait assisté à l’un d’eux. La petite Bandolier, une gamine de 7 ans, qui s’était fait fauchée sur le bord de la route alors qu’elle jouait à la maman. Le poupon et la petite poussette rose avaient volé dans les airs. L’enfant aussi.

Jambe difforme et traînée de sang le long du cou, sur la robe jaune, sur le bras. Le goudron qui boit le sang.

Frissonnante, Claire se rangea un peu plus sur le bas-côté. Le sentiment d’horreur qui naissait en elle, lui rappela un autre souvenir qu’elle voudrait oublier en ce premier jour d’été. Une autre mort dans un lieu qui ne lui inspirait que de la terreur.

« Ne pense pas à ça! »

Une autre voiture traversant le village en trombe et en frôlant Bébelle la décida à tourner dans un chemin de traverse. La route donnait sur quelques maisons aux hautes haies derrière lesquelles les gros chiens aboyaient après la petite chienne, placide. La route devenait un chemin qui donnait droit dans un champ laissé en jachère. En longeant le barbelé, sur les grosses mottes d’herbes instables, Claire atteignit bientôt un étroit passage entre la façade de deux maisons de crépis couleur sable et elle déboucha sur la place du village.

C’était son passage secret. L’impression que le monde est mystère, impression d’être un aventurier. Elle avait soudain tout oublié, le fantôme, les cauchemars, sa mère qui refusait de la croire.

« Les fantômes existent » avait dit un jour Mila, une brunette de la gym, celle qui avait raflé la coupe du centre de sport-étude, non pas qu’elle soit meilleure que Claire, juste qu’elle était plus acharnée, plus obéissante. Claire la haïssait et ne l’écoutait jamais que d’une oreille. La fille avait dit à la ronde:  « Tout le monde ne les voient pas, c’est tout »

Claire secoua furieusement la tête. Elle ne devait pas penser à cela. Elle ne devait plus penser à cela, jamais. Elle eut soudain envie d’entendre des rires, envie de cabanes dans les arbres et de traverser les ruisseaux sur des troncs d’arbre glissants. Envie de retomber à l’époque du primaire où tout était simple, où son père était encore là, où la gym n’était encore qu’un jeu, pas une course aux médailles, à l’époque où elle avait encore des amis. Ses pas la menèrent vers les terrains derrières l’église. L’endroit où les enfants du village se réunissaient depuis la nuit des temps.

La jeune fille rappela le chien qui repartait déjà en direction de la maison le long du trottoir et l’entraîna sur le passage piéton. Elle passa devant l’église avec un frisson. Le bâtiment, gris, massif, froid et délabré la dégoutait d’autant plus qu’elle n’y avait jamais mis les pieds alors que tous les gamins du village allaient au catéchisme. On était républicain dans sa famille. On ne croyait pas au paradis ni aux fantômes dans sa famille. On ne croyait qu’au travail et aux résultats et au fait qu’une fois mort, les vers vous bouffaient lentement.

Les sandales de Claire crissaient sur les graviers alors qu’elle traversait la place derrière l’église, contournait la salle des fêtes tout en longueur et rejoignait le terrain de foot et de tennis. Le premier n’était qu’une vaste pelouse mal entretenue, le second une haute cage de grillage, en contrebas, renfermant des filets troués et un aggloméré si usé qu’on voyait à peine les lignes délimitant le court= de tennis. Là, Nicolas et Julien échangeaient quelques balles molles et sans conviction. Nicolas était le frère de lait de Claire, ils avaient grandi chez la même nourrice, Tata Monique, mais elle l’avait laissé tomber depuis qu’elle était entrée en sport-étude. Pas le temps, et puis, les filles disaient que les garçons étaient « tous des cons ». Julien était leur meilleur copain de primaire. Il ne faisait que manger le midi chez Tata mais Claire le connaissait presque aussi bien.

N’osant pas les aborder, un an qu’elle ne leur parlait plus, Claire commença de jouer sur le garde-fou qui protéger l’accès aux escaliers. La rambarde de métal rouillée était à hauteur parfaite pour faire des barres asymétriques comme à la gymnastique. Ce n’était qu’un jeu pour se donner une contenance mais les réflexes prirent le dessus. Elle monta sur la barre avec une bascule, un mouvement complexe obligeant à se balancer avant de se hisser à la force des bras et des abdos. Puis elle fit un tour autour de la barre avant de donner une coup de reins pour se hisser sur les mains à l’équilibre.

La tête en bas, elle resta une fraction de seconde à regarder le sol de béton et les escaliers en-dessous. Le vertige l’envahit soudain.

« Comment vais-je redescendre ? »

Elle ne pouvait pas se laisser aller à tourner autour de la barre en soleil, celle-ci était trop près du sol. Elle ne pouvait pas se laisser retomber de l’autre côté, elle se tordrait la cheville dans les escaliers ou pire. Elle paniqua et essaya de redescendre en appuie sur la barre. Mais l’accélération de la rotation lui fracassa les os du bassin contre le métal. Le choc lui fit lâcher prise et elle tomba fesses sur le béton, les jambes pendantes dans le vide des escaliers. Bébelle se jeta sur ses genoux pour lui léchouiller le visage. Malgré la douleur au coccyx, Claire sourit :

« Ouf ! J’aurais pu lui tomber dessus ! »

La porte de grillage qui claque lui fit tourner la tête. Nicolas et Julien grimpaient les quelques marches conduisant à la terrasse de la salle polyvalente à toute vitesse.

– Ouah ! c’é… c’était cool ! bégaya Nicolas, le grand dadais, qui avait poussé trop vite et perdu toute son assurance en chemin.

– Ah ouais ? C’était quoi comme figure ? Un double flip retourné atterrissage sur l’arrière train ? lança Julien en remontant ses lunettes sur son nez et en secouant ses bouclettes de bébé qu’il n’avait pas perdu en grandissant, à peine.

L’air admiratif de l’un, la grimace ironique de l’autre renvoya Claire deux ans en arrière. A l’époque où sa prof de gym n’avait pas encore décidé d’en faire une championne. A l’époque où ses nuits n’étaient pas peuplées de cauchemars où un fantôme flou essayait de lui serrer la gorge pour l’étouffer.

Les larmes piquèrent ses yeux, elle les refoula de toutes ses forces. Elle bondit sur ses pieds en s’écriant :

– C’est ton service de limace qui m’a déséquilibrée ! J’ai été aspirée par le néant de ta nullité !

Nicolas rigola. Bon public comme toujours. Julien répliqua un truc bien senti que Claire se força à ne pas entendre. Les concours de vannes pouvaient durer des heures avec lui et elle devait être rentrée avant la nuit.

– On fait quoi ? lâcha-t-elle simplement.

– On va voler les pièces de la petite Marie du cimetière ! s’écria Julien en désignant les murailles de pierre au loin, plantées au milieu d’un champ de blé vert, après le terrain de foot et après le ruisseau qui délimitait le terrain.

Sans laisser à personne le temps de répondre, Julien partit au galop, droit à travers le terrain de foot. Il s’arrêta bientôt. Il s’appuya contre un frêle arbre mort, qui avait été planté là pour le bicentenaire de la révolution et que les ados du village avaient lacéré à coup de couteau, comme des tigres qui auraient fait leur griffes sur son tronc. Julien regardait le vide à ses pieds. Le lit du ruisseau formait une petite fosse qui entourait le terrain comme les douves d’un château-fort. Il était possible de l’enjamber d’un bond mais c’était toujours une épreuve de courage. Julien recula de quelques pas et bondit. Il atterrit in extremis sur l’autre rive, dans les orties, en braillant. Nicolas n’eut qu’à allonger un peu sa foulée, il avait tellement grandit. Ils voulurent l’aider mais Claire ne voulait pas passer pour une faible fille. Elle y mis toutes ses forces et bondit. Elle se réceptionna un mètre après la terre ferme, si loin et si fort qu’elle dû faire une roulade pour amortir le choc. Elle se releva confuse. C’était ainsi depuis septembre dernier. Elle n’avait pas grandi en taille, mais ses muscles s’étaient affermis à causes des exercices intensifs de la gym.

– Ouah, le monstre! s’écria Julien. C’est l’homme qui valait trois milliard ! Elle a des jambes bioniques !

Le garçon se remit aussitôt en marche. Un peu jaloux peut-être. Claire se baissa pour aider Belle à remonter. Elle avait fait le tour pour trouver une berge avant de patauger dans le ruisseau. Elle était trempée et l’eau était froide.

– Pauvre toutoune… murmura Nicolas.

– Elle a l’habitude ! s’écria Claire.

– Elle a vieilli tu sais… répondit-il avant d’emboîter le pas à Julien qui gambadait comme un cabri.

Ils atteignirent le cimetière alors que le soleil commençait à rougir l’horizon. Ils se hissèrent facilement sur le haut mur de meulières aux arrêtes larges. Nicolas en utilisant ses grandes cannes et Claire en grimpant comme un chat souple et nerveux. Julien dut utiliser les mains qu’on lui tendait depuis là-haut. Il pesta comme à son habitude. Rien n’avait changé.

Installée à califourchon, Claire voyait les reflets du couchant dessiner des ombres noires derrières les pierres tombales. Sensation que quelque chose guettait là, sensation de déranger quelqu’un.

– Je dois rentrer… murmura Claire. Belle souffle trop fort et maman va s’énerver…

En bas, le chien leva la tête tandis qu’on appelait son nom et remua sa queue en pompon. Sa respiration sifflante fit frissonner Claire plus encore que ce que pouvaient bien dissimuler l’obscurité naissante du cimetière ou la peur de la colère de sa mère.

– Allez le bébé, c’est l’affaire d’une expédition, on s’achètera des bonbons avec la thune ! s’écria Julien en faisant mine de sauter.

Elle le retint avec un cri. Sans réfléchir. Sans raison. Il se figea alors qu’elle passait au scanner l’ensemble du cimetière. Des formes flous, ombres et lumières, rien de concret, juste cette sensation que quelque chose est là et se meut de droite et de gauche. Claire rassembla tout son courage, étouffa tout son amour propre pour dire :

– Je suis hantée par un fantôme.

Julien haussa un sourcil :

– Tu le connais ? demanda-t-il comme si c’était la chose la plus naturelle du monde.

– Je crois… Je crois que c’est une fille qui est morte sur la poutre pendant le stage de gym de Sarreguemines. Je l’ai vu tomber et se briser le cou. Il était tordu, c’était… C’était de la faute du prof… Elle était fatiguée, il l’a forcée à faire le flip quand même. Ils ont dit à tous les parents que c’était un accident, que la gamine a fait n’importe quoi mais c’était de sa faute à lui. C’est un démon cet homme. C’est depuis ce jour que je fais des cauchemars, je la vois quand je dors, je suis paralysée et elle essaie de me voler mon corps. Depuis que je suis rentrée du stage du gym, je la vois. Je dois y retourner en juillet mais j’ai pas envie. Maman a déjà payé mais j’ai pas envie de retourner là-bas ! Elle veut pas comprendre ! Elle dit que je veux gâcher mes chances d’être championne ! Elle dit que je fais du cinéma !

Elle fondit en larmes. Voilà. C’était tout. Ils allaient se moquer. Ils allaient le raconter à tout le village mais elle ne pouvait plus retenir la boule dans sa gorge.

– Elle te ta… tape toujours ? demanda Nicolas, hésitant. Maman m’a dit que si…

Il n’acheva pas sa phrase. Claire s’était figée. Julien se concentrait sur le cimetière pour faire semblant de ne pas la voir pleurer. Il dit :

– Tu sais les fantômes, c’est comme Satan, ça n’existe pas, c’est un truc que les vieux inventent pour te faire peur. Mais c’est pas d’eux que tu as peur. Allez ! viens, faut combattre le mal par le mal ! s’écria t-il en lui attrapant la main pour la forcer à sauter sur un caveau de marbre noir, brillant à force d’être lisse et neuf.

Prise par surprise, Claire aurait pu se faire mal, mais elle se réceptionna avec la souplesse d’un chat.

« Grâce à la gym… » Grâce aux cours intensifs qui l’épuisaient, cette gym qu’elle aimait tant et qu’elle avait appris à détester.

Nicolas bondit à côté d’eux. En les voyant tous disparaître, Belle se mit à japper avant de partir en courant le long de la muraille. On n’entendait plus que le bruit des blés que le chien froissait dans sa course.

La nuit n’en finissait pas de tomber et les ombres s’allongeaient alors qu’ils se glissaient entre les tombes. Ils s’arrêtèrent devant la petite alcôve renfermant une statue de la Vierge Marie aux pieds de laquelle les vieilles dames avaient coutume de laisser une pièce.

Alors que Julien glissait sa main dans l’espace sous la grille en se raclant la peau, Nicolas et Claire observaient autour d’eux, inquiets, mais pas pour les mêmes raisons.

– Faut… Faut pas que le garde-champêtre nous voit… murmurait Nicolas.

Claire ne disait rien. Elle observait l’air trembler au-dessus d’une tombe de granit rose. On aurait dit un de ces mirages de chaleur au-dessus des routes l’été.

Dehors, la chienne grattait à la grille, gémissant, terrifiée.

« De quoi pouvait bien avoir peur Bébelle ? »

« Ou de qui ? »

Malgré les poils qui se hérissaient sur ses bras, Claire se déplaça de quelques pas sur le côté, sans s’approcher, juste assez pour être capable de lire le nom gravé sur la stèle :

« Pauline Bandolier »

Image d’un poupon qui vole et retombe à côté d’une fillette ensanglantée. Bruit de frein et cris. Au moment même où Claire se rappelait ce que ce nom impliquait, le mirage de chaleur pris la forme d’une flammèche blanche.

« Un feu follet ! » pensa-t-elle.

Mais au moment même où elle formulait cette pensée, la flamme devint un visage, blanc, aux yeux noirs et à la bouche sombre, hurlante, accompagnée d’un cri :

« N’y va pas ! »

Avant que tout disparaisse.

– Allez ! On s’casse ! s’écria Julien en ramassant les dernières pièces.

– C’est… c’est pas trop tôt ! le disputa Nicolas.

Ils n’avaient rien vu, rien ressenti. Dehors le chien s’était tu, s’efforçant de respirer de son souffle asthmatique. Claire avala sa salive. Soit elle était folle, soit un fantôme venait de lui donner un conseil.

« N’y va pas »

************

Voilà mon texte pour cet atelier d’écriture ! Désolée de la longueur, j’ai galéré à trouver une chute, et je me suis lancée en écriture automatique. C’est le prélude à un petit roman fantastique jeunesse que j’ai commencé il y a quelques années, et jamais fini. Ce roman que je reprendrais (peut-être) un jour  s’appelle: « Hybrida« .

Bonne chance à vous dans vos projets!


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16 réflexions sur “ Atelier d’écriture: Un soir d’été et un fantôme ”

  1. Sympathique petite histoire. Au bout d’un moment, j’étais prise dedans :)
    J’espère que tu reprendras ton roman jeunesse, car après lecture, j’ai très envie d’avoir une suite ^^

    1. Hello!
      Merci de tes encouragements! Oui je la reprendrais bientôt. J’ai encore un peu de travail de formation à faire avant d’en être capable. Cela fait parti des histoires que j’ai arrêtées car j’étais perdue dans les méthodes et j’avais du mal à structurer l’intrigue ^-^
      Tu fais partie de l’atelier de Fanny? N’hésite pas à mettre un lien vers tes textes ici! 😉

    2. C’est une bonne nouvelle si tu comptes la reprendre. Je te souhaite une bonne continuation ! :)

      Je ne fais pas partie de l’atelier de Fanny, j’ai découvert ta page et ton site via l’Allée des Conteurs ^^

    3. Oui j’ai vu ça après ^-^ tu fais le camps d’écriture? C’est génial je te le conseille. Moi, j’ai pas assez de temps pour écrire cette année mais j’espère m’y remettre bientôt :) j’ai aussi une histoire sur http://www.leconteur.fr mais je dois la récrire totalement! À bientôt sur l’allée 😉

    4. Yep, c’est mon deuxième camp d’écriture et ça me plait beaucoup !
      J’irai jeter un œil à ton histoire sur LeConteur (Je m’y suis inscrite récemment et j’ai déjà du mal à faire diminuer ma liste de lecture :p)

    1. ^-^merci beaucoup! Bon bah c’est décidé, j’arrête de travailler pour écrire à temps plein alors? 😉 lol ^^
      merci beaucoup pour tes ateliers inspirants!

  2. Voilà ! cela s’impose, tu arrêtes de travailler et tu reprends cette histoire que l’on te réclame tous. Je ne comprends même pas comment tu n’y as pas pensé avant… 😉
    Ou alors tu arrêtes de dormir ! :)