Demon Heart 3. Les mains noires, le monstre mange

Sorayah en écolière devant une mosaique représentant Yggdrasil, l'arbre de vie
© yumeao

DEMON HEART

Acte 1 : L’autre côté du miroir
Episode3. Les mains noires, le monstre mange

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Un grattement à la porte. Sorayah émerge du sommeil.

–          Belzé ? Tu sais ouvrir. Sale bête…
–          Je peux entrer ?

Cette voix timide et pleine d’espoir… C’est son frère. Ylan se faufile dans la chambre. Il n’y a pas de serrure non plus sur la porte de Sorayah. Son père l’a démontée en même temps que la serrure de la salle de bain.

Le gamin marche en crabe jusqu’à l’halogène du bureau. Il tourne à fond le variateur de la lampe. Explosion de lumière. Sorayah pousse un cri. Elle saute du lit pour mettre Ylan dehors de force. Le gamin se recroqueville contre le mur. Il lève un regard suppliant vers elle :

–          J’ai peur…

Sorayah se fige. Les larmes dans ses yeux, son vieux lapin pelucheux qu’il serre dans ses bras, sa façon de mettre un pied sur l’autre, comme si un monstre allait surgir du sol pour les attraper.

 Tout ça à cause de ma blague

Sorayah se prend la tête dans les mains. Le gamin prend son silence pour une invitation. Il vide son sac :
–          Les mains sont partout Yayah ! Partout où c’est noir. Et dans ma fenêtre, il y a les yeux…

Sorayah se redresse :
–          Des yeux dorés ?
–          Tu en vois Yayah ?
Ylan rayonne d’espoir. Sorayah s’en veut aussitôt.

 Je dois pas entrer dans son jeu, c’est juste des illusions, c’est la fatigue, c’est tout…

Elle désigne le miroir de la penderie :
–          Il n’y a rien, idiot !

Ylan jette un coup d’œil dans la glace. Il étouffe un cri et se roule en boule au pied de l’halogène. Il presse les poings sur ses yeux comme s’il voulait les enfoncer dans leurs orbites. Le gosse gémit :
–          Maman…

Sorayah pose une main sur l’épaule de son frère. Une épaule tremblante et si frêle.

 Je pourrais la casser rien qu’en serrant

Le petit réunit tout son courage pour la regarder dans les yeux. Il éclate en sanglots :
–          Yayah…
Sorayah s’attendrit. Elle dit :
–          T’as rien à craindre Ylan. Je pète la gueule des gars à l’école. Ton monstre sortira pas avec moi.
–          Je peux dormir dans ton lit ?

–          Non.

Faut pas déconner non plus.

Elle recule de trois pas et croise les bras :
–          Va dormir avec maman.

–          Papa veut pas !!!
Le gosse halète pour reprendre son souffle. Il gémit :
–          Yayah… Il a voulu me manger, tu l’as vu…
–          Y’avait rien Ylan. T’as rêvé, c’est ma faute, c’est ma blague, je suis… désolée.

Le mot lui arrache la bouche. Le gamin brandit le doigt vers le miroir. Sa voix monte dans les aigus :

–          Mais tu vois pas, là ? Y’a des yeux partout ! Des yeux noirs, des yeux de crapaud, des yeux de serpent, des yeux qui brillent… Sous le lit ! Yayah !! Vite ! Les mains vont t’attraper !

Un frisson parcourt l’échine de Sorayah. Il y a quelque chose derrière elle, elle le sent. Sorayah fait un bond de côté. Elle se retourne. Rien.

Elle réunit son courage et se baisse pour regarder sous le lit. Il n’y a rien non plus.

Evidemment, qu’il n’y a rien ! Bravo ! Le gamin progresse. Sorayah applaudit, ses yeux réduits à deux fines fentes :
–          Ah… ah… Dit-elle.

Elle fait craquer ses doigts. Elle attrape Ylan par le col du pyjama et le traîne dans le couloir. Il se cramponne à son lapin en braillant :
–          Nann ! Yayah ! Me donne pas au monstre ! Je veux pas ! Je veux paaas !!!

Elle jette le gosse dans son lit en forme de voiture. Elle met la main sur l’interrupteur. Le regard d’Ylan se durcit. Il dit :
–          Le monstre me l’a dit : T’es méchante. C’est toi qui l’as appelé.

Elle éteint les lumières.
–          Non ! Yayah ! Me donne pas au monstre !!!

Elle claque la porte.
–          Maman ! Maman !! MAMAAANNN !!!!

Sa mère surgit de l’escalier mais son père rattrape sa femme par le bras et lui fait signe de rester où elle est. Il entre dans la chambre d’Ylan. Il allume la lumière. Sorayah voit l’espoir dans les yeux de son petit frère :
–          Papa !

Son père ferme la porte, calmement.

Le bruit de la claque fait frissonner Sorayah. Ylan crie. Plus de surprise que de douleur. C’est la première fois qu’il s’en prend une.

 C’est toujours pour moi d’habitude

Lorsque son père ressort, Ylan hurle :
–          Non !!! Papa !!! T’en va pas !!! Il va me manger ! Il est là ! J’ai peur ! PAPAAA !!!

Son père entraîne sa mère à l’étage. Chaque pas arrache le cœur de sa mère. Elle pleure en silence. Ylan continue à crier après la lumière, après sa mère, après son père, après sa sœur… Sorayah sent ses entrailles fondre. Bien plus que son histoire des mains dans le noir, des yeux qui brillent, l’entendre appeler son père qui vient de lui mettre une raclée…

C’est pas normal…

La pitié l’envahit. Et le doute aussi. Elle revoie les yeux d’or dans le miroir.

Et si c’était vrai ?

Sorayah se secoue.

Non ! Il est taré ce gosse. C’est tout.

 Elle retourne dans son lit. Le gamin continue de l’appeler, elle, juste elle :
–          Yayah ! Me donne pas au monstre !

Sorayah rentre ses écouteurs au fond de ses oreilles. Elle met du Rihanna. Elle monte le son. Elle s’endort bientôt. Elle est crevée, comme toute la famille.

***********

Un contact sur son visage, léger comme la caresse d’une plume. Sorayah ouvre à demi les yeux, somnolente. Elle est dans le silence et le noir absolu. Sorayah s’assoie dans son lit. Elle sent une main sur sa joue. On lui tourne le visage vers le miroir. Les panneaux ont disparus. A la place, il y a une fenêtre ouverte sur une nuit sans étoile. Au milieu des ténèbres, des yeux s’ouvrent. Des yeux de panthère, dorés.

Sorayah crie mais aucun son ne passe ses lèvres. Un visage se forme autour des yeux. C’est un visage de jeune homme. Il est pâle. Ses cheveux bleu nuit semblent flotter dans une eau calme. Il a des oreilles de félin. On dirait qu’il porte une couronne sur ses cheveux. Ses cornes ont la couleur de l’or et sont aussi fines que celles d’un chevreuil. Un chevreuil avec des canines de tigre.

Un démon !

Sorayah essaie de hurler. Le démon avance sa main vers elle. Sa main ne passe pas le cadre du miroir mais Sorayah sent des doigts invisibles sur ses lèvres. Son cri s’étrangle dans sa gorge. Elle le ravale. La terreur lui tort l’estomac.

Le démon retire sa main. Il porte d’innombrables bagues serties de rubis. Il porte aussi des bracelets, des colliers. Même sa tunique est brodée de rubis. Les pierres semblent vivantes. Leur lumière pulse comme un cœur qui bat. Le démon dit :
–          Il ne t’aura pas toi. Je t’ai trouvée avant. Tu es le Silmarils que je cherchais.

Le démon a un accent lointain et familier en même temps. Sa voix mélodieuse berce Sorayah comme le rythme des vagues. Une lumière dorée s’échappe des lèvres du démon. Il dit :
–          Je connais ta force. Je peux enfin défier le Cinquième. Tu le tueras.

Sorayah est incapable d’articuler :

 Qui ? Je dois tuer qui ?

Le démon désigne les ténèbres autour d’elle. L’ombre de la chambre s’anime. Sorayah est entourée de serpents, noirs sur fond noir. Les serpents glissent et s’entrecroisent avec des bruits de succion, des crissements et des sifflements. Mais ce ne sont pas des serpents. Ce sont des mains, milles mains griffues, gluantes et tortueuses qui se tendent vers elle.

Un symbole d’or perce les ténèbres autour de Sorayah. C’est un double cercle qui entoure ce qui ressemble à un chandelier dont les flammes seraient des croix. Le motif entoure son lit, passe sur ses draps et même sur Sorayah. Le symbole d’or émet une lumière qui forme une bulle protectrice autour de la jeune fille. Les mains noires se rapprochent et s’éloignent au rythme des pulsations de la lumière.

Elle retourne son regard sur le démon. Il l’observe avec intérêt. Le démon ouvre une main devant lui, sa paume brille de la même lumière dorée. Il a l’air d’un prince baigné dans tout cet or. Il dit :
–          C’est mon sceau. Mon pouvoir te protège de lui.

Il dit vrai. Sorayah se sent apaisée par sa lumière d’or. C’est une lumière aussi chaude et douce que celle d’un feu de cheminée dans une nuit froide.

Mais qui protège Ylan du noir et des mains ?

Sorayah se lève d’un bond. Une main noire se détend comme un serpent pour la saisir. Mais la main est brûlée par la lumière du démon. Il tend ses mains chargées de rubis devant lui. Sorayah sent des griffes invisibles entrer lentement dans ses épaules. Le démon la force à se rasseoir.

 Je suis prisonnière

–          Tu es libre mais tu n’as pas le choix. Je libèrerais ton frère et tu accompliras mon serment. Je serais ton espoir. Tu seras mon destin…

Le démon sourit. Mais il a des crocs trop larges et trop pointus pour une bouche humaine. Son sourire s’éteint aussitôt. Sorayah sent un fin contact courir sur son crâne. Le démon passe une main invisible dans les cheveux de la jeune fille. Il tend ensuite sa main ouverte devant lui. Ses traits semblent plus humains : Ses oreilles de félin ont disparues. Son sourire est un peu triste, mais on ne voit plus ses canines. Seuls ses yeux d’or et leur pupille fendue rappellent le démon panthère. Il la regarde en silence, attentif et un peu anxieux. Il approche un peu plus sa main mais elle est bloquée par le miroir.

Il veut que je prenne sa main…

Sorayah approche sa main. Etrange réflexe. Elle a le sentiment que c’est ce qu’il y a de mieux à faire ; que c’est ce dont elle a vraiment envie. Mais son esprit reprend le dessus :

Tu vas donner ta main à un démon ?!

–          Jamais ! Prononce Sorayah à haute voix.

Belzébaka surgit alors du couloir comme un guépard. Ses yeux d’ordinaire jaunes sont vert émeraude. Une aura du même vert lumineux entoure le chat. Il bondit et mord dans le vide de toute la force de ses dents pointues. Le démon ramène son poignet contre lui. Un sang d’or coule de sa peau pâle. Le chat se campe face au démon, face au miroir ouvert sur l’autre monde. Le jeune homme cligne des yeux et recule. Un champ d’herbe grise apparaît autour de lui. Un croissant de lune brille dans le ciel noir. Le croissant est tourné vers le bas, dans le mauvais sens. Le démon se détourne et s’éloigne dans le champ qui semble infini au soleil de minuit. Il fait un signe d’adieu. Sa voix résonne une dernière fois :

–          Lorsque tu voudras te battre, celui qu’il te faudra conjurer s’appelle Sitry al Taïr.

Je t’appellerais… Pense Sorayah avant de réaliser que ce serait une erreur de l’appeler.

Le chat se jette sur le lit pour mordre la couverture. Des aiguilles traversent le gros orteil de Sorayah. Elle se réveille en sursaut et se redresse d’un coup.

Katy Perry braille dans ses oreilles. Sorayah arrache ses écouteurs. Dans la chambre à côté, Ylan hurle à la mort. Pas de mots, pas de noms, juste une terreur déchirée. Belzébaka se précipite dans le couloir. Sorayah le suit de près. Elle pose la main sur la poignée un quart de seconde avant sa mère.

Quand elles entrent dans la chambre, il n’y a personne. Juste le souvenir d’un hurlement. Sa mère allume la lumière, ouvre le placard. Pas d’Ylan. Sorayah lève les yeux. Au niveau du plafond, l’étroite vitre du soupirail est brisée. Et au pied du mur, il n’y a que le vieux lapin.

Sorayah reste interdite, incapable de comprendre.

Sa mère se jette sur le soupirail. Elle essaie de se hisser dehors en hurlant le nom de son fils. Sa voix se brise, le souffle lui manque.

Elle va se tuer… Pense Sorayah avec horreur.

Elle s’écrie :
–          Maman ! Arrête !

Sorayah se précipite pour la retenir, en vain. Son père prend sa place. Il attrape sa mère par la taille pour la ramener au sol. Il dit :
–          Où est Ylan ?

Sa mère gémit. Sorayah secoue la tête. Elle récupère le lapin et recule dans la pièce. Son père relâche sa mère. Il dit :
–          Respire… Calme-toi… Téléphone à la police. Je reviens.

Il sort en trombe. L’escalier grince. Puis la porte d’entrée claque plusieurs fois. Elle ferme mal, il faudrait la changer mais son père n’a pas l’argent. La voix de son père résonne dans la rue.

Sorayah se baisse pour regarder sous le lit. L’espace est trop étroit pour accueillir un petit garçon. Une main noire et écailleuse rampe dans l’obscurité. Elle est poursuivie par Belzébaka. La main disparaît.

*************

Sorayah monte au rez-de-chaussée dans le salon qui donne sur l’entrée. La porte d’entrée est grande ouverte. La jeune fille entend son père crier dans la rue. Elle décroche le téléphone de la maison. Sa mère l’a suivie. Une main sur son cœur, elle s’étouffe dans ses prières. Elle n’est pas capable de respirer correctement. Pas la peine de lui passer le combiné. Sorayah rassemble tout ce qu’elle a de self-control pour expliquer la situation à la police : le hurlement, la fenêtre brisée. Elle ne leur dit pas pour le démon, elle leur parle juste du visage que voyait son frère à la fenêtre. Elle doit les convaincre. Mais elle n’y crois pas.

Ce n’est pas un homme qui a emporté Ylan…

De longues minutes plus tard, lorsque son père revient, rien n’a changé. Sorayah lui jette un regard paniqué. Elle ne sait pas ce qu’elle aurait dû obtenir mais elle sent qu’elle a échoué. Son père prend trois inspirations pour reprendre son souffle. Il a couru dans tout le quartier. Il lui arrache le téléphone des mains. Le scientifique joue la logique :
–          Ecoutez ! Mon fils a moins de 18 ans. C’est un mineur ! Nous l’avons entendu hurler et la fenêtre est forcée. C’est un enlèvement ! Celui qui l’a enlevé le surveillait depuis plusieurs jours. Son intégrité physique est menacée ! Vous avez tous les critères pour déclencher l’alerte Amber !

Une réponse au téléphone. Son père gueule :
–          Mais bien sûr qu’il est en voiture ! On est obligé d’avoir une voiture dans ce quartier de merde ! Tu crois que j’ai pas tourné autour de la maison, que j’ai pas appelé ? PUTAIN !!! Mon fils est dans les mains d’un…

Couinement de souris. Sa mère se mord les doigts. Elle va s’étrangler avec. Son père se calme. Son visage perd toute expression. Ses yeux noirs fixent au loin. C’est le calme de la grosse colère. Il dit :
–          Votre nom. Donnez-moi votre nom.
Une réponse au téléphone. Son père dit :
–          Très bien. Donc Marco. Cela fait… 32 minutes que ma fille est au téléphone. Soit plus de 30 minutes que mon fils a été enlevé. Il doit déjà être sorti de Montréal. Seul Dieu sait quelle direction il a prise. Si tu attends une minute de plus pour déclencher l’alerte Amber et que mon fils est…

Nouveau couinement de maman qui s’achève dans un cri rauque. Un cri qui vient des tripes. Son père achève sa phrase :
–          Je te tuerais. Maintenant, passe-moi ton supérieur.

L’alerte Amber a enfin été déclenchée. La maison a été investie de policiers. Ils ont scellé la chambre d’Ylan avec des rubans de plastique jaune. Sorayah a expliqué son histoire à des enquêteurs, à la psychologue. La fausse histoire. La vraie, elle ne peut en parler à personne.


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A suivre: 4. Les lèvres scellées, le monstre attend


Le petit mot de l’auteur:

Enfin, Sitry apparaît! J’étais pressée de vous le présenter. Pour l’instant, ce personnage est assez mystérieux mais il ne va tarder à dévoiler son vrai caractère ^-^. Bon, et l’histoire en arrive à ce qu’on appelle l’incident déclencheur: Ylan, le petit frère, est enlevé par un démon. Il va bien falloir que Sorayah aille le chercher ^-^


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