Ghola-épisode 1: Télémake

Ghola, Roman Nanowrimo 2014

red moon

1.  Télémake

–          On aurait pas dû venir C-Cat, la lune est presque pleine…

–          M’appelle pas comme ça Simon! Mon nom c’est Télémake! Et moi, j’vous ai rien demandé! Je voulais venir tout seul ! Si t’as la frousse, t’avais qu’à rester au chaud derrière les enceintes !

Télémake a un regard méprisant sur Simon. Il doit lever les yeux car Simon fait presque deux têtes de plus que lui. Simon n’est pas particulièrement grand, c’est Télémake qui est petit. Il n’a pas grandi depuis ses 15 ans. Deux ans qu’il ne grandit plus. Il ne s’est pas étoffé non plus. Filiforme, il a des traits presque féminins. Il a un nez courbe de métis mais une peau pâle d’anémique. Ses cheveux qui lui retombent sur l’oeil gauche sont desséchés par les teintures. Ils sont rouge, comme la lune qui perce les nuages noirs d’une auréole de sang. Simon, lui, est brun, typé méditerranéen avec une peau basanée et un profil aquilin.

–          On devrait rentrer… Répète-t-il en lorgnant sur la clôture qui entoure le skate park. Les gholas sont énervés…

Son regard se pose sur les zombies qui s’accumulent contre le haut grillage barbelé de l’enceinte. Télémake fait la grimace. La grille ploie sur le côté nord, du côté de la vieille ville. Les zombies qui grouillent d’habitude contre les enceintes des quartiers habités viennent d’atteindre le skate park.  Dans la nuit, on ne voit des zombies qu’une masse grouillante. On les entend gronder, gémir, claquer des mâchoires. On sent leur odeur pourrie, la puanteur de la mort. Elle est partout dans les petites villes isolées au milieu des terres contaminées. On s’y habitue en grandissant. Mais leur présence de damnés, cette présence qui vous prend directement au cœur, on ne s’y habitue jamais. Même en plein milieu des quartiers sécurisés, on les sent toujours. On dort avec ça. On grandit avec ça. On ne s’habitue pas, on se blinde…

–          Allez C-Cat… En plus, je bosse demain moi. Tu verras l’année prochaine, ta mère pourra plus t’avoir de passe-droit, tu devras bosser aux champs aussi, c’est crevant, vraiment…

Télémake s’écrie:

–          JAMAIS! Plutôt crever que finir paysan!

Télémake se tourne vers la rivière. La barque à moteur qui leur a permis de venir s’agite mollement dans les remous. Télémake serre les poings:

Un jour, j’en volerais une et je partirais loin…

L’eau est noire, agitée de remous aux reflets rougis de la lune. L’eau grouille de morts, mais les goules sont trop bouffies et trop stupides pour se hisser par-dessus les hautes berges de béton.

Sur l’autre rive de la rivière, sur les hauteurs à côté du pont, des silhouettes noires se découpent par dizaines sur la masse blanche du monument aux morts. Elles s’avancent dans leur direction, chute dans la pente qui conduit aux berges puis chutent dans l’eau. La rivière se remplit de morts. L’eau les décompose petit à petit et le courant emporte les morceaux vers Paris, l’ancienne capitale qu’on surnomme aujourd’hui la Cité des Damnés. Mais peut-être qu’un jour, la Marne sera trop pleine pour qu’on puisse encore naviguer dessus. Alors les hommes ne pourront plus voyager. La voie des eaux est la dernière voie praticable. Les routes sont encombrées de morts et de voitures abandonnées qui vous empêchent d’avancer.

Le garçon lève les yeux vers le pont. Des zombies se pressent sur les hautes rambardes du pont qui les empêchent de tomber sur les bateaux. Sur le pont, les zombies sont moins nombreux car les goules n’empruntent jamais que le plus court chemin. Elles n’ont pas assez de cervelle pour penser à emprunter le pont. Le regard de Télémake s’arrête sur une silhouette qui se tient derrière la grille du pont. Une silhouette immobile au milieu des morts qui grouillent comme des cafards. L’espace d’un instant, Télémake voit briller des yeux, des yeux de rapace nocturne.

Il a soudain envie de fuir, fuir très loin. Il frissonne mais se reprend aussitôt.

C’est juste un ghola comme les autres…

Il bondit sur ses rollers pour s’accrocher à la plateforme de la grande rampe. Elle est à trois mètres de haut mais il l’atteint sans problème. Il se hisse sur la plateforme avec l’agilité d’un chat. Il a un sourire pour Simon qu’il domine maintenant de toute la hauteur de la rampe :

–          T’inquiète, un dernier ride et on décolle.

Télémake met ses mains en porte-voix et crie à l’attention des trois autres adolescents qui glissent entre les modules du skate-park :

–          On décolle dans 5 minutes !!!

Une voix de fille lui répond :

–          Ah ouais, C-Cat? Depuis quand t’es le chef, toi ? On a dit jusqu’à 3 heures !

Télémake grimace:

–          C’est S-Bear qu’est crevé et qu’a la frousse, pas moi!

Taya éclate de rire en rejetant ses longues tresses blondes en arrière. Elle se jette de la plateforme du quarter. Elle accélère dans la pente, bondit sur la table à wheeling et en descend en glissant sur la barre de slide. Elle file vers le quarter-hip à pleine vitesse. La pente la propulse vers le haut. Ses cheveux nattés de tissus volent derrière elle. Son écharpe et ses chaussettes jaune fluo sont comme des lucioles dans la nuit. Elle attrape la barre du rebord avec une main pour enclencher la rotation. Elle tente un grab : elle regroupe ses jambes et attrape ses rollers avec son autre main. Mais elle ne se déploie pas à temps, elle se vautre. Elle roule dans la pente abrupte du quarter hip. Elle reste allongée sur le sol, bras en croix, son visage pâle tourné vers le ciel sans étoile.

–          Taya ! S’écrie Simon et les deux autres gars en cœur.

Ils se précipitent pour la relever. Télémake saute de la plateforme. Il glisse dans la pente en U de la rampe et fait demi-tour sur l’autre mur, sans tricks, sans figure, juste pour prendre de la vitesse. Il hésite à quitter la rampe pour rejoindre le module où Taya est tombée mais il se ravise. Taya est déjà bien entourée et il n’est pas celui qu’elle a envie de voir…

Télémake prend encore de la vitesse. Il atteint le haut de la rampe et tourne dans les airs pour redescendre vers l’autre mur. La vitesse lui fait tout oublier : les zombies, les filles qui ne veulent pas de lui, cette ville glauque, trop loin de la mer et des grands fleuves pour qu’il puisse un jour rêver la quitter… Il amortit la montée du mur en pliant les genoux. Il se détend comme un félin pour bondir au moment où il quitte la rampe. Il s’élève dans les airs et tend une main gantée vers la lune rouge. Sensation d’apesanteur… Le temps s’arrête.

–          TELEMAKE!!! DÉGAGE!!!

Le temps repart. Télémake fait demi-tour pour retomber sur ses rollers. Il lève les yeux sur le skate-park. Ses quatre amis roulent vers lui, à toute vitesse. Mais ce n’est pas vers lui qu’ils se dirigent, c’est vers la rivière dans son dos. Ils sont talonnés par les goules. Le grillage a ployé au niveau du coin entre le pont et la rue. Ce grillage est sensé pouvoir contenir une horde errante. Mais les zombies se sont accumulés sur un point précis, comme des fourmis s’accumulent sur un morceau de sucre.

Ils ne font pas ça d’habitude.

Télémake freine avec un demi tour qui fait crisser ses roues. Il porte la main au manche de son coutelas. Le fourreau est fixé à sa cuisse par-dessus son large pantalon de glisse. Le garçon ploie légèrement les genoux en regardant les monstres approcher. Certains sont lents et stupides, mutilés et éclopés. Ils doivent ramper. Mais quelques-uns, les mieux nourris courent comme des vivants. Leurs yeux et leur gueule ouverte sont des gouffres noirs. Ils courent la gueule en avant, pour mordre, c’est la seule chose qui les intéressent, mordre. Ceux-là seront vite sur eux. Télémake s’écrie :

–          Décrochez la barque ! Je vous couvre !

Taya lui flanque un taquet sur le front en le dépassant. Elle slalome en criant:

–          Trace du con ! Ils vont pas plus vite que des riders !

Et elle trace, droit vers la barque. Taya est nulle en tricks mais elle est la plus rapide sur des rollers. Elle ralentit en arrivant sur les caillasses de la berge.

Les trois autres riders passent comme des flèches à côté de Télémake. Simon lui attrape le bras pour l’entraîner à sa suite. L’impulsion fait pivoter Télémake qui doit patiner pour reprendre son équilibre. Simon saute pour se retourner et rouler en arrière. Il lui faire face dans sa fuite :

–          Dépêche C-Cat !

–          M’appelle pas comme ça !

Mais Télémake s’élance derrière Simon. Les goules sont encore à 10 mètres de lui. Et il est le dernier. Taya a raison, même le mieux nourri des zombies ne peut pas rattraper un rider.

Sauf un rider qui se casse la gueule.

Simon n’a pas vu arriver la berge. Il est stoppé net par la caillasse. Il tombe en arrière, roule, s’écorche les coudes et la gueule. Son sang laisse des traces noires sur les cailloux blancs.

–          S-BEAR !!! Hurle Taya d’une voix suraigüe de fille.

Elle peut faire la maligne, elle n’est rien d’autre qu’une fille après tout. Mais Simon ne répond pas. Il est tombé dans les pommes.

–          D-DOG! J-SNAKE!!! RAMMASSEZ-LE !!! Hurle Télémake aux deux autres ados qui ont atteint la berge.

Doug et Julian se retourne. Le petit antillais et le blond filiforme pose le même regard sur Simon étendu au sol. Un regard qui hésite, qui lutte avec tout ce qu’on leur a appris: « Ne pas risquer deux vies pour en sauver une. Ne pas risquer la vie d’une femme pour sauver un homme. Ne pas… » Télémake s’écrie:

–          VITE!!! JE LES RETIENS!!!

Télémake fait crisser ses freins en se retournant. Il fait face aux goules. Il dégaine son couteau. Trois morts courent en avant du groupe. Leurs gestes sont vifs et précis. Les autres forment une masse compacte et noire. Télémake donne de grands coups de patin pour s’élancer à leur rencontre. Pas la peine d’attendre d’être face à un mur de crocs et de griffes maudites, il faut les tuer à mesure qu’ils arrivent. Télémake ferme à demi les yeux pour voir ce que la lumière lui cache: L’aura noire des trois gholas crépite d’éclats rouges.  Ceux-là ont mangé il y a peu, ils sont plein d’énergie vitale. Ils sont dangereux.

Télémake fait tourner son couteau dans sa main. Un capteur déclenche le réservoir intégré dans le manche. De l’eau salée filtre dans des rainures incrustées dans la lame d’argent. Le garçon abat son couteau sur le cou du premier zombie qu’il croise. Le monstre n’a même pas un regard vers lui. Sa gueule béante est braquée vers Simon.

Tu le boufferas pas!

La lame d’argent s’illumine soudain. Elle mort les chairs de la nuque, rompt la colonne vertébrale et traverse. Le zombie est décapité. Le corps continue sa course vers le petit groupe d’humains. Mais il est inoffensif.

La tête tombe au sol. Télémake reste un instant à observer ces yeux entièrement noirs, ce sang noir qui tâche les dents pourries. La tête pâle essaie encore de mordre. Impossible de dire si c’était une femme ou un homme, un noir ou un blanc. Lorsque le sang des damnés se cristallise, leurs chairs se déforment et leur peau se marque de lignes étranges, comme on est marqué du sceau d’un démon. Des étincelles argentées crépitent à la base du cou, là où le sel a touché la chair. Le sel ronge le sang noir des gholas comme le ferait du vitriol.

Télémake sursaute soudain : une douleur piquante sur ses doigts. Il tenait sa lame trop haute, le sel a continué à couler le long des rainures et a mordu les écorchures de ses doigts. Des pétillements argentés courent sur ses plaies. Le garçon essuie sa main sur son tee-shirt. Deux formes sombres passent de part et d’autre de lui. Les goules foncent droit vers les deux garçons qui galèrent à emporter Simon. C’est de loin le plus vieux et le plus lourd du groupe.

–          ATTENTION ! Hurle Télémake en s’élançant à la poursuite des zombies.

Il a conscience qu’une dizaine d’autres gholas le talonne, la présence des morts-vivants est comme un vertige au bord d’une falaise, du papier de verre sur des nerfs à vif. Le gros du peloton talonne Télémake. Mais seuls comptent ces deux zombies devant lui qui piquent vers le sol pour atteindre Simon.

Doug et Julian l’ont lâché. Ils ont fuit en laissant Simon en arrière. Car les goules ne se répartissent pas les proies, elle se rue sur le premier être vivant qu’elles croisent, vers la première aura rouge comme le sang qui remplit ce cœur qui bat.

–          S-BEAR !!! Hurle encore Taya, dans la barque qui manque de chavirer.

Elle se penche pour s’appuyer sur la grève et sortir de la barque. Mais une main blanche aux chairs gonflées et striées de veines noires sort de la rivière. La main empoigne les nattes de Taya et tire. Elle est entraînée vers l’eau sombre. Doug, le jeune antillais, de loin le plus jeune de la bande et le plus faible, repousse Taya depuis la grève pour l’empêcher de basculer. Julian saute dans la barque et ramasse la batte de baseball qu’ils laissent toujours traîner au fond. Il broie la main à coups de batte. Taya est libérée, elle part en arrière au fond de la barque. Doug détache la cordelette rouge qui sert d’amarre puis bondit dans la barque. Le courant les emportent.

Julian déclenche le moteur pendant que Doug retient Taya à bras le corps pour l’empêcher de bondir sur la grève.

–          SIMON ! CELYN !!!!!! Hurle la jeune fille.

La barque part vers l’amont. Ils les abandonnent.

Ils font bien… Pense Télémake.

Il bondit en avant pour frapper de son couteau le zombie qui s’est jeté la gueule la première sur Simon. Le jeune homme est allongé face contre terre, inconscient. Télémake plante son couteau dans le dos du monstre. A califourchon sur le mort qui se débat, Télémaque pousse sur la lame pour trancher le corps du tronc jusqu’à la gorge. Le sel laisse une traînée de lumière dans les cristaux noirs du sang du mort.

Télémake arrache sa lame pour la planter dans le ventre du deuxième zombie qui passe à côté de lui. La lame reste plantée, son bras se tord, emporté par l’élan du monstre. La douleur dans son épaule est terrible. Télémaque bondit sur ses rollers en empoignant le manche à deux mains. Il retire sa lame puis tranche la tête de la goule d’un coup latéral. Un troisième corps sans tête va s’abattre sur Simon qui reprend à peine conscience. Télémake se plante devant Simon, dos à la barque qui remonte le courant, face à la horde de zombies qui arrive.

–          T’inquiète S-Bear… Je vais te faire un mur de corps. Aucun putain de ghola pourra te mordre, tu verras.

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Episode 2 : L’Ordre de Saint Mickaël

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