Ghola-Episode 5: Taya

Ghola, Roman Nanowrimo 2014

red moon

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5.   Taya

Taya s’approche. Télémake recule d’un pas, mais il est au bord du toit. Il ne peut pas fuir. Il se fige lorsqu’elle se jette contre lui. Elle l’entoure de ses bras. Elle pose sa joue sur son épaule.

–         Pardon C-Cat, dit-elle dans un souffle.

Télémake ferme les yeux. Il ne veut pas voir son aura. Il prend une grande inspiration pour maîtriser les battements de son cœur. Il sent alors le parfum de Taya, une odeur de fleurs et de fruits, sucrée et capiteuse. Il sent la poitrine de la jeune fille contre lui, pas très forte mais ronde et ferme. Une autre faim le saisit soudain. Plus terrible encore que la faim de son âme de damné : la faim de sa chair d’adolescent.

Il rouvre les yeux. Taya s’est laissée aller contre lui. Des larmes cristallines perlent de ses yeux fermés. Elle mord ses lèvres pour ne pas sangloter. Télémake lève la main pour caresser son visage. Sa peau est douce. Il saisit son menton délicat, relève la tête de la jeune fille et se penche vers ses lèvres. Taya ouvre de grands yeux surpris lorsqu’il l’embrasse. Les lèvres de Taya sont brûlantes, son haleine est chaude et suave. Il plonge sa langue dans sa bouche avec avidité. Il voudrait plus, tellement plus.

Elle recule d’un pas, une main sur ses lèvres comme pour étouffer un cri. Elle a un haut le cœur. Elle se retient de vomir. Elle répète :

–         Pardon… Pardon…

Télémake baisse la tête. Sa voix tremble :

–         Non, c’est moi pardon. Dit-il. J’aurais pas dû. Je sais que tu l’aimais, lui.

Taya secoue la tête, enserre les bras autour de sa poitrine en grelottant. Elle dit :

–         C’est juste… Tu es glacé… ça m’a fait bizarre. Tu as passé la nuit dehors, c’est normal ? Mais même ta langue est glacée ? Tu dois être malade… Tu devrais aller voir le docteur, ou voir le bokor… Il a des herbes tu sais…

Télémake a un rire amer. Il se tourne vers l’aval de la rivière.

–         Oui, je suis malade. Et le bokor connait une façon simple de me guérir. Tu devrais pas m’approcher T-Bird.

Elle ne répond rien. La colère le saisit :

–         Dégage ! Ton mec est mort ! Va le pleurer au lieu d’en chercher un autre !

Des pas qui résonnent sur le toit de fer blanc. Taya s’éloigne, elle dégage comme il le lui a demandé. Télémake a envie de la rappeler. Il lui faut toute sa volonté pour ne pas la poursuivre. La présence de son âme est toujours aussi vive dans son cœur. La chaleur de ses lèvres toujours aussi brûlante sur ses lèvres.

Télémake regarde au loin. Des phares tournent dans la nuit pour signaler les villes habitées le long de la rivière. La Marne serpente entre les forêts qui ont toutes été rasées. Le bois est presque aussi précieux que le sel dans les cités qui connaissent l’hiver. Les abords de la rivière ont été transformés en champs de blé ou de maïs, moissonnés en cette saison avancée. Les champs forment des carrés de différentes nuances de noir dans la nuit.

–         Manger et se cacher. C’est la seule chose que savent encore faire les hommes aujourd’hui.

C’est la voix de Tsadkiel. La silhouette haute et argenté du moine chevalier se découpe sur les ombres des maisons de l’autre côté du boulevard. Télémake soupire :

–         Vous aviez promis d’attendre dans le sas.

–         Ils m’ont laissé entrer.

Il replace sa cape sur ses épaules et la sangle du harnais qui retient son épée dans son dos. Il a couru pour le rejoindre. Télémake regarde sa montre. Elle est brisée. Son poignet est violacé. Rien que de le voir, la douleur de son poignet se réveille. Télémake soupire et dit :

–         Si vite ? D’habitude, ils mettent une heure pour décider s’il faut utiliser une planche pour construire un bateau ou réparer une palissade.

–         Les bonnes décisions sont faciles à prendre. Répond Tsadkiel. Tu devrais déjà avoir empaqueté tes bagages.

–         Je peux pas passer chez moi quand il y a la lune. Rétorque le garçon plus ferme qu’il ne l’a jamais été.

–         Pourquoi ? Demande le moine.

Le garçon répond à voix basse :

–         A cause de ma sœur. J’ai peur de lui faire du mal.

–         Ta soeur? C’est la sorcière rousse? J’ai senti sa présence avant même d’arriver en vue de la ville. Elle est tout près. Je ne sais pas comment tu as fait pour te contrôler pendant 4 ans.

Télémake secoue la tête:

–         Le bokor l’appelle la fille de la lune. C’est pas une sorcière. Elle est pas méchante.

Taya est revenue vers eux. Déesse pâle aux cheveux tressés et aux habits striés de bandes fluorescentes. Elle n’est pas seule. Doug, le jeune antillais de quatorze ans, est avec elle. Il baisse les yeux en approchant. Il doit avoir peur du moine. Sa présence est déjà terrible pour Télémake mais pour les vivants, elle doit être terrifiante. Doug dit d’une voix tremblante :

–         Celyn… L’assemblée t’appelle.

–         M’appelle pas comme ça ! S’écrie le garçon avec rancœur.

Doug fait un bond en arrière.

–         Parce que c’est un nom de fille ? Demande le moine avec un sourire dans la voix.

Taya glousse comme glousse les filles : comme des poules stupides. Télémake fusille Tsadkiel du regard :

–         Parce que ce nom, je l’ai pas choisi ! On devrait avoir le droit de choisir son nom ! On choisit pas l’endroit où on nait, on choisit pas sa vie de merde ! On devrait avoir au moins le droit de choisir son nom!

Le moine le toise de toute sa hauteur et dit :

–         Lorsque tu rejoindras l’Ordre des Chevaliers de l’Archange, le jour de ton Baptême, tu auras le droit de choisir ton nom parmi les 10 sephiroth et les 22 chemins de l’arbre de vie.

Il sort un petit livre d’une poche intérieure de sa cape déchirée. Il le jette dans les mains de Télémake. Le livre a une couverture de carton brun sensée imiter le cuir, mais l’humidité a gondolé le carton et le papier est corné. Télémake ouvre le livre et fait la grimace. Il n’y a que du texte écrit en tout petit et, en guise d’image, des figures géométriques complexes. Le moine dit :

–         Commence à étudier la voie de la Kabbale. Le chemin est long d’ici à la Cité de l’Archange mais tu as beaucoup à apprendre…

–         Vous l’emmenez au Mont Saint Mickaël ?! S’écrie Doug avec les étoiles dans les yeux. On dit que la cité de l’ange a les pieds dans la mer et que les gholas peuvent pas l’atteindre! On dit que c’est une des plus grandes cité d’Europe ! Elle a plus de 50 quartiers tous plus grands que la Ferté! Elle est presque aussi grande que Centrale ! J’aimerais voir la Cité d’Or aussi !

–         Le jour où je mettrais les pieds à Babylone, ce sera pour la réduire en cendre.

La voix du moine est remplie de haine et de dégoût. Il se penche sur le gamin :

–         Tu veux me suivre ? Tu es prêt à faire vœu de célibat pour l’éternité ? A renoncer à jamais prendre femme ? A jamais avoir de foyer ? Tu es prêt à renoncer à la compagnie des vivants pour consacrer ta vie à chasser les morts et les hérétiques ?

Télémake fait un pas en arrière, il voudrait s’enfuir autant que Doug qui ne sait plus où se cacher. Taya dit d’une voix forte :

–         Moi, je veux bien.

Elle lève le menton avec cet air bravache et provocant qui vous fout en colère. Le moine dit simplement :

–         Non.

–         Parce que je suis une femme ? Demande Taya avec rage.

–         Parce que tu n’as pas été choisie par l’Archange.

–         Et lui, oui, peut-être ? Dit-elle en désignant Télémake du menton.

Elle le détaille de la tête aux pieds. Elle s’arrête sur ses yeux noirs qui brillent dans la nuit et finit sur les racines blanches de ses cheveux teints en rouge. Elle demande :

–         Et vous Chevalier, à quel âge vous avez été choisi ?

–         J’avais 37 ans.

Elle le regarde attentivement avant de dire :

–         Les vieux t’attendent C-Cat.

Elle saisit Télémake par la main et le tire en avant. Sa main est chaude dans la sienne. Il sent sa chaleur sur ses doigts nus entrecroisés avec les siens, il la sent à travers le tissu de ses mitaines. Ses longues tresses perlées cliquètent dans son dos, nu. Son tee-shirt bariolé est lacéré en lanières qui laissent voir sa peau blanche et l’attache de son soutien-gorge noir. Ce désir fou le reprend, le submerge. Télémake détourne le regard et serre les dents pour se contrôler. Mais une autre faim le saisit alors, plus dangereuse. La faim des âmes. La faim grandit en lui, comme une tâche de néant se répand, avide. Il lâche la main de Taya et fait trois pas en arrière.

–         T-Bird… Pars devant… Dit-il d’une voix brisée.

Elle le regarde avec un air interrogateur. Un sourire fugitif passe sur ses lèvres. Elle croit avoir compris. Son sourire se fait tendre et un peu triste.

–         Comme tu veux, dit-elle avant de pousser un cri terrible.

Elle tend le doigt par-dessus l’épaule de Télémake. Le garçon se retourne. Des morts passent par-dessus le toit de zinc du collège abandonné. Une masse de morts s’est accumulée contre le mur. Le tas de mort s’est élevé jusqu’à la hauteur du toit. Les morts avancent vers eux.

*********

Le moine dégaine sa longue épée d’argent :

–         Il ne faut pas que les vivants se concentrent si près des enceintes. Celyn, tu restes avec moi, les autres vous reculez.

–         On vient souvent ici ! Ils font pas ça d’habitude ! S’écrie Taya en dégainant son couteau.

C’est un vulgaire couteau à cran d’arrêt, sans sel, ni rainures. Les filles ne sont pas sensées combattre les gholas.

–         D-Dog ! Emmène cette conne ! S’écrie Télémake en portant la main à son couteau.

Il le sort et le fait tourner dans sa main. Mais il n’a plus de sel. Le moine lui jette une cartouche blanche. Télémake l’enclenche dans le manche. L’eau salée filtre dans les fines rainures de la lame en faisant crépiter le sang séché collé dessus.

Télémake bondit sur un mort plus agile que les autres qui est déjà parvenu jusqu’à eux. Il le tranche en deux puis abat son épée sur les bras qui essaie encore de faire ramper le tronc et la gueule ouverte vers Taya.

La jeune fille a refusé de fuir, Doug n’est pas assez fort pour l’entraîner tout seul. Il la ceinture pour l’empêcher de se battre et la tire en arrière centimètre par centimètre. Cinq zombies parviennent à leur hauteur. Télémake fait tourner son couteau dans sa main pour faire couler plus de sel.

Avec un cri de rage, il abat sa lame sur le premier monstre, puis sur le deuxième. Le garçon tranche les gorges blanches, plante sa lame dans les gueules noires, mais les monstres ne cessent d’arriver. A ses côtés, Tsadkiel se bat aussi. Sa longue épée est encore plus terrible que la sienne. Il est entouré d’un halo d’étincelles d’argent : le sang mêlé de sel des goules qui se consument dans les airs.

Mais les goules sont de plus en plus nombreuses. Ils reculent sans y prendre garde et la masse se rapproche de Taya et de Doug. Télémake bondit à côté du moine, combattant dos à dos avec lui. Il hurle pour couvrir les sifflements des lames, les cris de Taya et les pas des goules qui résonnent sur le toit de zinc :

–         Putain ! Mais pourquoi tu les repousses pas comme tu faisais dehors !

–         Je ne peux pas ! Répond le moine Ils m’écoutent pas. Je…

Il se tait soudain, pétrifié. Télémake sent une présence comme on se fait frapper par un éclair, un éclat blanc qui illumine la nuit avant de vous plonger dans le noir. Il se retourne, abaisse son arme. Derrière Taya et Doug, il y une petite fille aux cheveux roux en chemise de nuit. Elle est toute menue. Elle serre son nounours dans ses bras. Elle ouvre de grands yeux d’or sur les goules qui se ruent sur elle. Les goules n’en ont plus rien à foutre des deux ados et de leur aura de la couleur du sang. Elles veulent l’âme blanche de la petite fille aux cheveux de feu et aux yeux d’or. Par-dessus cette faim qui lui déchire l’esprit et le cœur, Télémake hurle :

–         Pamyy !!!! Cours !!!!

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