pashka pouvoirs v2

Mira: La bataille de l’eau – épisode 1: La nanny

couverture du livre "Mira, la bataille de l'eau": une jeune fille rassemble ses pouvoirs de la couleur de l'éclair, avec derrière elle, un dragon japonais
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panneau-de-danger-risque-biologique-70370rbRoman SF/ Super pouvoirs Catégorie Seinen
16ans et + Peut contenir des scènes érotiques et de la violence
Roman de l’univers de Mira
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La bataille de l’eau – Episode 1: La nanny

 

Cris de douleur, odeur du sang.

Dans la ville en ruine, le tonnerre des combats résonne, des éclairs strient le ciel et les gravats parsèment le sol. Pashka regarde avec crainte les briques qui menacent de se décrocher du mur derrière lequel elle s’est cachée. La jeune femme a envie de se boucher les oreilles pour ne plus entendre les cris de souffrance dans le vacarme des affrontements. Elle se mord les lèvres, des lèvres craquelées par la soif et la poussière. Sa peau cuivrée de métis Inuk est couverte de suie qui camoufle ses taches de rousseur. Quelques mèches de cheveux noirs et mal attachés sont collées à son visage par la sueur. Ses yeux bridés sont entourés de cernes qui forment un écrin de nuit, faisant ressortir ses iris bleu lavande, presque violets. Son cristallin s’irise avec la lumière à cause de ses lentilles intégrant des circuits électroniques. Ses larmes coulent pour nettoyer la poussière des verres de contact hors de prix que l’armée Canadienne fournit à ses soldats.

Un cri terrible retentit soudain, tout proche, suivi d’une détonation et d’autres hurlements. Pashka entend le bruit du béton que l’on fracasse, le bruit de la tôle que l’on froisse. Des voix terrifiées couvrent le vacarme, ce sont celles des soldats ennemis, l’armée US, les Yankees :

– KILL HIM !!

« Tuez-le » traduisent d’une voix masculine et atone les implants auditifs de Pashka.

– No way ! Let them deal with that !

« Pas moyen. Laissez-les gérer ça. »

Sifflements de balles. Fracas du bitume qui explose. Un hurlement :

– RUN NOW !!

« Courez maintenant. » traduisent calmement les implants sans rendre la peur dans la voix du soldat yankee.

Toute l’escouade ennemie s’enfuit. Cinq ombres passent dans la poussière au-dessus de la jeune femme qui se tapit sous la toile de goudron arrachée au toit. Elle se concentre sur sa respiration pour fermer son esprit et effacer sa présence. Les soldats ennemis bondissent sur les toits des magasins en faisant hurler la tôle. Le bruit de leur cavalcade s’éloigne bientôt. Un nouveau cri se fait alors entendre, un son qui ressemble plus au hululement d’un rapace qu’à un hurlement d’être humain.

Pashka frissonne.

Je dois y aller…

La jeune femme prend une grande inspiration et sort avec prudence de son abri pour s’avancer dans la rue dévastée. De part et d’autre, des boutiques sont en flammes, dégageant une fumée qui mêle l’odeur âcre du bois avec la puanteur acide du plastique brûlé. Elle passe devant des carcasses de voitures renversées, d’énormes américaines roulant encore à l’essence, une denrée devenue presque aussi rare que l’eau. Pashka s’écarte des véhicules car des étincelles courent sur les carrosseries menaçant de faire exploser leur réservoir. D’autres étincelles crépitent sur les panneaux de signalisation et sur tous les morceaux de métal qui l’entourent. L’électricité statique lui oppresse le cœur et fait s’hérisser ses cheveux sur sa tête.

La jeune femme serre contre elle le sac de cuir qui contient son matériel médical d’intervention d’urgence. Elle passe les doigts sur l’écusson brodé sur le sac, l’insigne des aides-soignantes : un « A » rouge sur un caducée vert, ces deux serpents enroulés qui représentent le symbole de la médecine. Le contact de son blason lui rend confiance.

C’est ma dernière campagne… pense-t-elle. La dernière pour me payer mes études et je quitterai cet enfer

Une rafale de vent emporte soudain le rideau de fumée et la jeune femme aperçoit enfin ce qu’elle cherchait : l’auteur des cris déchirants, un blessé de son camp. Il porte l’uniforme uni et gris de l’armée Canadienne. Le soldat est à genoux, tête baissée, il tremble. Son uniforme militaire est brûlé sur le côté droit et trempé de sang. Une mare de sang se forme sous le moignon de son bras arraché au niveau du coude et qui pend, ballant, le long de son corps. Le sang vire au noir en se mêlant à la crasse sur le sol. Les cheveux châtains du blessé cachent son visage mais elle sait que ce n’est qu’un gamin.

Les miras sont toujours des gamins, pense-t-elle tristement. On les prend de plus en plus tôt…

Le combattant doit à peine avoir seize ans. Le cœur de la jeune femme se serre.

L’adolescent est entouré de morceaux de cadavres.

La jeune femme se mord la langue, sauvagement, pour se ressaisir. Elle focalise ses pensées sur une phrase, un réflexe conditionné :

« Penser bleu, compter deux »

Obéissant à la commande mentale, ses implants médic dans le creux de son bras lui injectent une dose de modafinil pour lui éclaircir l’esprit et une dose de digitaline pour calmer son rythme cardiaque. Pas de temps pour la panique ou les sentiments. Pashka a une mission à accomplir.

« Neutraliser et soigner » C’est la devise de l’ordre des aides-soignantes de l’armée.

Elle balaie l’air devant ses yeux, main à plat, le pouce formant une pince avec le reste des doigts, mimant le geste « sécurité » dans le langage des signes. Aussitôt, ses lentilles s’enclenchent et affichent la couche virtuelle « Security zone ». Une illusion en réalité augmentée apparaît devant ses yeux sous la forme d’une interface aussi basique que les écrans des premiers ordinateurs : du simple texte jaune et austère. La jeune femme fait alors défiler le texte en remontant son index dans les airs puis clique du doigt sur le bouton rouge de l’évacuation d’urgence avant de chasser l’illusion d’un balayage de la main.

Ceci fait, elle s’avance vers le garçon. Ses lentilles changent d’application et enclenchent la couche virtuelle « Health care ». Cet assistant médical fait défiler les données vitales en rouge devant ses yeux : le pouls du blessé, son volume respiratoire, l’estimation de la quantité de sang qu’il a perdu… L’état de l’adolescent est critique.

Pashka lui montre l’écusson d’aide-soignante sur sa blouse, avant de dire d’une voix calme, parfaitement contrôlée :

– C’est moi, Pashka, je suis une nanny… N’aie pas peur… Le médecin va arriver…

Elle parle en français car seule l’armée canadienne utilise le français. Elle s’approche encore, pas à pas. Mais soudain, comme si elle avait pénétré une zone interdite et réveillé un réflexe de défense, le garçon relève la tête.

Ses yeux sont entièrement blancs, révulsés, inconscients.

Il a tourné berserk !

Pashka n’a pas le temps de reculer, un rugissement terrible s’échappe de la gorge du blessé. Il bondit vers elle, la gueule ouverte et les doigts crispés comme un animal enragé. Il est entouré d’une aura bleutée parcourue d’étincelles, une énergie psychique colossale et mortelle dirigée droit sur elle.

Il va me tuer !

Dans le cerveau de Pashka, un réflexe inconscient se déclenche et libère son propre pouvoir. Vrombissement d’énergie. Un bouclier d’aura aux reflets azuré comme la couche d’ozone apparaît devant la jeune femme.

Elle aussi possède un « mira », ce pouvoir psychique qui se matérialise par une aura bleue, ou plutôt le « champ de force X » comme préfèrent le nommer les scientifiques. Bref, une chose qui vit tapie au fond de son cerveau et que la science n’arrivera peut-être jamais à expliquer vraiment. Mais pour le commun des mortels, l’explication est simple : les miras sont les esprits des machines créées par les hommes. Depuis que l’humanité a exterminé les esprits de la nature, depuis que le monde est devenu chaos à cause du manque d’eau, les esprits des machines se sont réveillés. Ils se sont échappés des objets inanimés et ont trouvé refuge dans le cerveau des êtres humains qu’ils choisissent. Pashka a hérité de l’esprit d’un des plus grands barrages du Canada, un mur de béton capable d’arrêter le flot d’une rivière en crue et de protéger les hommes en contrebas. Ces esprits protecteurs, on les appelle aussi des boucliers. Et le sien est puissant.

Le gamin s’écrase sur la barrière infranchissable de Pashka, se brûlant au visage et au torse, avant d’être renvoyé en arrière. Il part dans les airs tandis que des gouttes de sang s’échappent de ses blessures et rebondissent dans la poussière où elles roulent comme des billes. Le garçon s’écrase au sol mais se relève aussitôt, insensible à la douleur de son bras mutilé, à la brûlure qui lui mange la joue.

– Arrête ! s’écrie la jeune femme en réprimant un sanglot.

Elle serre les mâchoires pour empêcher son cœur de déborder et souffle un grand coup pour reprendre son calme. Pashka a plus de trois ans de terrain, elle sait qu’il n’arrêtera pas comme ça. Elle possède l’esprit d’un bouclier mais le jeune soldat, lui, est possédé par l’esprit d’une arme. C’est un mira « d’attaque », un esprit qui ne vit que pour le combat. Ces miras sont très efficaces dans les batailles, mais instables. Ils profitent de la moindre faiblesse mentale de leur hôte pour en prendre le contrôle et le transformer en machine à tuer : un berserk. Une blessure, la vue de son propre sang, suffisent pour perturber l’hôte et déclencher le drame. Une fois devenu berserk, les combattants ne s’arrêtent jamais : ennemis, alliés, innocents et même les rats, tout y passe. Jusqu’à ce qu’ils tombent d’épuisement  après avoir tout détruit ou jusqu’à ce que quelqu’un d’assez fort les tue pour sauver sa peau.

Suite aux premiers désastres datant du début des « guerres mira », les armées et milices du monde entier se sont mis à recruter des « nannys », des boucliers puissants formés à l’assistance médicale, capables d’arrêter les combattants devenus fous et de leur donner les premiers secours.

« Neutraliser et soigner »

Pashka se répète le slogan de son ordre comme on récite une prière. Elle serre les poings. Elle ne peut pas flancher. Elle le sauvera, contre son gré, par la force s’il le faut !

Le berserk bondit de nouveau. La jeune femme tend les mains devant elle pour concentrer son énergie psychique. Son bouclier s’enflamme. Le garçon se heurte à sa barrière incandescente d’un coup plus violent encore. Il roule sur le bitume, essaie de se relever mais une de ses jambes s’est brisée dans sa chute et refuse de le porter. Il s’effondre avec un cri de rage, plus proche de celui d’un rapace que de l’homme.

Des étincelles crépitent autour de lui quand, soudain, son énergie se déchaîne. Une tornade d’aura taillade tout dans un rayon de cent mètres autour du garçon. Ce qui restait de murs encore debouts achève de s’écrouler, ce qui restait d’êtres encore vivants achève de mourir. Un goéland tombe aux pieds de Pashka, coupé en deux. Le sang perle rouge sur le plumage blanc de l’oiseau et lui rappelle le conte de Blanche-Neige. L’esprit de la jeune femme est devenu aussi blanc que ces plumes, elle ne ressent plus rien car elle a enfin réussit à verrouiller ses émotions.

Elle a une tâche à accomplir.

Pashka s’avance, repoussant pied à pied l’aura meurtrière. Les coups pleuvent sur sa barrière. Les cris fous du berserk recouvrent le vrombissement des miras. Une odeur d’ozone envahit l’air, fraîche et étouffante à la fois. La « nanny » baisse les yeux sur le garçon. Il se tord dans la poussière, cherchant à se relever malgré ses membres brisés.

Elle s’agenouille à ses côtés. Il l’observe de ses yeux révulsés, blancs, striés de veines rouges et de filets de poussière. Il tend sa main unique vers elle mais ce n’est pas une main qui implore, c’est une main qui voudrait tuer si elle le pouvait. Elle ne le peut pas, le champ de force de Pashka la maintient à distance. La peau du garçon se cloque et des traînées de sang apparaissent sans qu’il retire pour autant sa main car un berserk ne sent pas la douleur. La jeune femme résiste au réflexe d’abaisser sa barrière pour lui sauver la main. Une gangue de froid passe alors sur son cœur : sa survie à elle passe avant, et même pour ce pauvre gosse mutilé, le neutraliser et arrêter son hémorragie passe avant. Tant pis s’il perd sa deuxième main, cette blessure-là sera cautérisée, il n’en mourra pas.

Un vent chaotique les entoure, bouffant les dernières forces du combattant. À ce stade, il n’est plus capable de concentrer son aura : ses attaques se font désordonnées, stupides. Pashka ouvre une brèche dans son bouclier, juste assez large pour y passer les mains et plaquer un casque d’électrodes sur les cheveux sanglants du berserk. Il en profite pour lui agripper le poignet de sa main brûlée, brûlante et gluante. Surprise, un hoquet de terreur lui échappe : elle est à découvert ! Mais le casque s’enclenche juste à temps pour la protéger d’une attaque.

Les ancres pénètrent le cuir chevelu du garçon tandis qu’un champ magnétique réorganise le treillage de métal et brouille ses ondes cérébrales. La tempête d’aura s’arrête net. Le mira repart se terrer au fond du cerveau de son hôte.

Etape 1, neutraliser…

Les yeux révulsés du garçon roulent dans leurs orbites et reprennent leur couleur naturelle. Ils sont bleu vert comme la lointaine mer des Caraïbes. Ses paupières se crispent de douleur puis se ferment. La main ensanglantée du blessé relâche le poignet de Pashka, sans force.

Si faible

Les hôtes sont toujours faibles à cause de leur mira, ce parasite qui vampirise toute leur énergie. La jeune femme soupire, observant l’aura de son propre esprit se résorber comme aspirée par tous les pores de sa peau, la laissant avec une sensation d’extrême fatigue. Le sien a beau être un bouclier, il ne vaut pas mieux que celui du berserk. Ce sont tous des parasites.

C’est fini… pense-t-elle avec un soupir, s’apprêtant à passer à l’étape 2 : « soigner ».

*******

– C’est correct, infirmière, dit soudain une voix sèche et masculine par-dessus son épaule. Je prends le relais.

Pashka se retourne et lève les yeux sur un homme qui porte le brassard blanc orné d’un caducée vert des médecins. Le docteur Tremblay a plus de quarante ans, des rides au milieu du front, des sourcils broussailleux et pas mal de cheveux blancs. Ses yeux et ses traits de fouine sont aussi secs que ses manières.

Sans plus se préoccuper de Pashka, le docteur fouille dans sa sacoche en s’accroupissant au chevet du blessé. Le médecin pose un module médic sur la poitrine du garçon inconscient. Le dispositif déploie des pattes de métal et marche comme une araignée jusqu’à la trachée de son patient. L’appareil s’y fixe pour prendre son pouls, lui délivrer des médicaments et transmettre des données aux lentilles et aux implants auditifs du docteur Tremblay.

Claquement sec d’une bulle de chewing-gum qui éclate. Pashka remarque alors la jeune Noire aux cheveux en afro et à l’uniforme trop large qui se tient à quelques pas du médecin. Elle croise les bras et reporte son poids sur sa jambe gauche comme un flamant rose se repose sur une seule patte. Elle mâche son chewing-gum bouche ouverte quelques secondes puis lance :

– Ça y est t’y ou pas ? J’ai fini mon service, là ?

Le docteur Tremblay jette un regard sévère sur la gamine :

– Bien sûr que non tu n’as pas fini Sarah ! Emmène Pashka près du port de Gananoque. Les combats se sont calmés là-bas. Et n’oublie pas de revenir me chercher tantôt ! On va le déposer à l’hôpital militaire dès qu’il sera transportable. Je ne garde pas ça au camp !

L’homme se tourne vers Pashka :

– Tu es encore opérationnelle, aide-soignante ?

– Oui, Docteur.

– Tu n’es pas fatiguée ?

– Non, Docteur.

– C’est bien… dit-il.

Non, c’est faux !

Bouffée de rage que Pashka contient de son mieux. Elle est crevée et le docteur le sait. Son ventre gronde. Celui de la petite Sarah aussi. Elles échangent un regard qui en dit long. Leurs cernes les trahissent. Le mira bouffe tout ce que tu bouffes puis il te bouffe de l’intérieur. La lassitude lui serre soudain le cœur, aussi fort qu’un élan de douleur. Pashka n’a pas vingt ans et, pourtant, elle est la plus vieille nanny du bataillon. Elle se lève et va tapoter l’épaule de la jeune fille pour la réconforter. Mais Sarah repousse sa main avec humeur et lui agrippe le poignet :

– On y go, dit-elle en faisant le signe de la croix de sa main libre.

Le monde disparaît, remplacé par une grille infinie qui scintille en bleu sur fond noir pendant une fraction de seconde. Puis une brume épaisse envahit tout, d’un seul coup. C’est la grisaille des réseaux, la seule chose qui existe encore pendant une téléportation. Un vertige affolant envahit Pashka : cette sensation de ne plus avoir de corps, que l’univers matériel n’existe peut-être plus.

La réalité revient soudain. La transporteuse lâche Pashka au coin d’une rue comme on jette une poubelle dans la benne.

– Hé ! s’écrie-t-elle.

Elle reprend son équilibre et darde ses yeux violets sur la téléporteuse avec toute la rage qu’elle n’a pas osé montrer au docteur. La fatigue n’aide pas, elle est à fleur de peau. Sarah lui fait une grimace narquoise en s’envolant d’un mètre au dessus du sol. Encore une façon de la narguer. La téléporteuse sait bien que les boucliers ne savent pas voler. Sarah lève la main comme pour lui dire au revoir mais finit son geste en faisant mine de recoiffer ses cheveux crépus. La gamine disparaît dans un brouillard de parasites azurés. Pashka reste seule avec sa colère sur les restes d’un nouveau champ de bataille.

********

Pashka regarde autour d’elle : un quartier résidentiel avec des pavillons de bois aux toits gris et aux façades blanches noircies par la fumée. Les feux se sont éteints mais le vent apporte encore une odeur d’ozone et de brûlé. La jeune femme frissonne. Il fait un peu froid pour un mois d’octobre. Les érables ont couvert le sol d’un tapis rouge fluorescent. Le soleil couchant assombrit leur teinte jusqu’à les faire paraître couleur sang. Il est temps que la journée se finisse.

Elle fouille dans la poche avant de sa besace et en sort quelques bonbons. Elle les dépouille de leur papier d’aluminium avant de les enfourner dans sa bouche et de les croquer sans les savourer. Son mira tapis au fond de son cerveau réclame du sucre et Pashka a le sentiment qu’elle aura bientôt besoin de lui.

Une flèche rouge clignotante lui indique le chemin à prendre en surimpression sur la réalité. Le GPS la guide vers les décombres du centre culturel qui jouxte le port de Gananoque. À peine dix ans auparavant, Gananoque était encore une ville de villégiature au bord du lac Ontario. L’embarcadère devant le théâtre était un point de départ pour les croisières vers les Milles Îles. Mais de ce bâtiment de stuc à colonnades et balcons sur trois étages, il ne reste aujourd’hui qu’un pan de mur sur lequel on discerne à peine une fresque. La peinture représente une scène du xixe siècle. Des bateliers vêtus de tee-shirts rayés aident à sortir d’une barque des dames portant de longues robes et des ombrelles. Tout ce beau monde virevolte devant l’eau miroitant sous le soleil d’été. Une eau aujourd’hui disparue. La vie avait l’air si gaie, si simple, dans l’ancien temps, avant que les Yankees construisent le barrage en amont du lac. Avant que l’eau douce vienne à manquer dans tous les pays du monde. Avant que les états se fassent la guerre pour s’approprier les dernières réserves. Avant que les centres-villes bourgeois accaparent l’eau et la nourriture des campagnes et des banlieues pauvres de leur propre pays. Avant que partout l’égoïsme et la soif foutent en l’air le peu de paix que l’humanité avait jusqu’ici réussi à préserver.

Pashka contourne le mur et dévale les gravats pour descendre dans le lit du fleuve. En contrebas, les hangars à bateaux ont été détruits par le temps. Des planches pourries hérissées de clous émergent de la terre craquelée. Ça pue la vase qui recouvre le sol sur des kilomètres en avant. Au loin, un mince filet d’eau brille. C’est tout ce qu’il subsiste du lac Ontario et du vaste fleuve qu’était le Saint-Laurent.

La jeune femme secoue la tête, résignée à son sort mais avec au fond d’elle une colère larvée. Lorsque les sources mal gérées des États-Unis sont arrivées à épuisement, le congrès américain a déclaré l’eau priorité nationale. Ils ont proposé de racheter une partie des réserves du Canada aux prix fixés par la North American Future Committee. Des prix dérisoires pour ce qu’on commençait déjà à appeler l’Or Bleu. Le Canada a refusé, c’était la première fois que le pays des érables refusait un ordre de son puissant voisin. Alors, la plus grande démocratie du monde a décidé de se servir par la force. L’armée US a construit un barrage sur la rivière Niagara et a multiplié les usines d’embouteillage et les avant-postes militaires autour des grands lacs frontaliers, s’appropriant ainsi 25 % des réserves d’eau de la planète. Le barrage a coupé l’alimentation du Saint-Laurent, supprimant les voies maritimes de l’Ontario et du Québec, gelant leur économie et les obligeant à épuiser leurs nappes phréatiques. Les splendides Mille Îles qui faisaient le paradis des touristes sont devenues des champignons de forêt au milieu d’une mer de boue et de flaques d’eau croupie : le paradis des moustiques en été.

Se détournant du spectacle désolé, la jeune femme continue à suivre les flèches qu’affiche son GPS sur ses lentilles. Elle marche lentement, épiant le monde autour d’elle. Les détecteurs répartis à sa ceinture scannent le monde à la recherche d’une présence ennemie, mais ils se sont déjà trompés. Une alerte sonne soudain dans son oreille droite. Un texte en jaune sur fond gris s’écrit dans le vide à hauteur de ses yeux : « Survivant à 259 mètres. Pas de champ de force mira détecté. Appartenance non identifiée. »

Traduction : le survivant en question appartient peut-être au camp ennemi. Pashka se rappelle sa dernière mission avec la nanny qui l’a formée. Sa tutrice a sauvé devant elle un soldat yankee avec pour seule explication :

« Ceux qui ont fait vœu de soigner ne devraient pas avoir à choisir un camp »

Pashka a tenté de la convaincre de renoncer. A cette époque, elle n’avait que seize ans. Elle se moquait comme d’une guigne du serment d’Hypocrate. Si elle avait juré fidélité à la reine et s’était engagée comme nanny dans l’armée, c’était pour accumuler assez d’argent et se payer des études de médecin, pas pour faire le bien et soigner des gens, non, juste pour s’assurer un bon métier et ne plus jamais manquer de rien. L’armée était sa seule chance de s’en sortir dans la vie et d’échapper à l’enfer de l’orphelinat.

Alors, ce jour là, elle a signalé le blessé ennemi à l’armée et dénoncé sa tutrice. Le soldat a été tué, c’est la procédure, l’armée canadienne ne possède pas assez d’eau pour les prisonniers. Sa mentor a été démobilisée et ses primes ont été gelées. Pashka a regretté d’avoir dû en arriver là, sa formatrice était une fille gentille et compétente qui n’avait plus qu’un an de service à tirer. Mais l’orpheline fauchée ne voulait pas risquer son avenir pour celui d’une autre. De la même façon qu’elle ne risquera pas sa vie pour sauver la main d’un berserk déjà brisé. Le monde est ainsi fait. Pashka s’est modelée à son image, forçant son cœur à se taire.

Un bruit sort la jeune femme de sa rêverie : les pleurs d’un enfant.

Un civil ?

Impossible, la ville a été évacuée !

Pashka sort une arme de son sac, un petit pistolet à visée automatique. Le genre d’arme qui ne demande pas de savoir s’en servir, plus dissuasive qu’autre chose. Elle imagine un mur de béton pour enclencher son mira. Son aura crépitante se déploie autour d’elle. La jeune femme se concentre pour augmenter la puissance de son champ de force et concentrer l’énergie dans son dos. Elle sait que les tirs de taser paralysants viennent toujours de derrière. Les Yankees ne tuent pas les nannys, ils les recyclent comme on recycle depuis toujours les femmes sur les champs de bataille. Elle réprime un frisson d’horreur.

La jeune femme parvient bientôt au pied d’une façade de métal rouillé, un ferry échoué. Avec un peu d’imagination, on arrive à lire le graff rouge sur la coque maronâtre du bateau : « Chaos vaincra », les « A » sont écrits à l’envers avec une barre horizontale trop longue, le « A » de l’anarchie renversée.

« Présence détectée. » lui soufflent ses implants auditif tandis que ses lentilles basculent sur le mode infrarouge pour lui montrer une silhouette ramassée sur elle-même derrière la façade de métal.

Pashka contourne l’épave d’un bond, propulsée par son aura sous ses pieds. Elle déploie son bouclier devant elle et brandit son arme :

– South or North?

Un hurlement de frayeur lui répond. Dans la vase séchée, il y a un jeune garçon au teint basané. L’enfant se roule en boule, ses petites mains collées à ses oreilles. Ses genoux au pantalon déchiré et tâché de sang s’entrechoquent de terreur. Il hurle :

– South!! Pero no me mates ! No me mates !!

« Sud. Mot absent de la base de données… Recherche. Langage Espagnol. Mais ne me tue pas. Ne me tue pas. »

Cette fois c’est une femme qui parle. L’algorithme a mal interprété les cris aigus de l’enfant, cependant le logiciel a gardé ce ton dénué d’expression si perturbant.

Pashka étudie l’enfant. Il porte l’uniforme vert kaki des Yankees mais il n’a pas plus de douze ou treize ans.

Si jeune…

Elle a un frisson, ils les recrutent de plus en plus jeune… Elle s’écrie :

– Why are you here? You’re too young even for those bastards! Are you a berserker?

Le logiciel mal paramétré lui renvoie ses propres mots :

« Pourquoi es-tu ici ? Tu es trop jeune même pour ces bâtards ! Es-tu un berserkeur ? »

– No! No! hurle l’enfant.

« Non. Non. » traduisent bêtement ses implants.

Alors c’est un piège, pense la jeune femme.

Elle regarde autour d’elle. Personne en vue. Ses capteurs ne détectent personne d’autre de vivant à une centaine de mètres à la ronde. Ses yeux entrevoient quelques corps morts dans la vase, de jeunes soldats aux uniformes gris et kaki. Un combat a eu lieu ici. L’enfant est le seul survivant.

Pashka ferme les yeux une seconde, autant pour ne pas risquer de reconnaître quelqu’un parmi les morts que pour se concentrer. Elle visualise le champ de force dans son dos et focalise son pouvoir à cet endroit pour combler l’angle mort de son bouclier. Il y a toujours un angle mort, aucun mira ne peut protéger une sphère entière. Elle rouvre les yeux et murmure les mots clef activant l’application d’identification de la police :

– Layer « Wanted », dit-elle.

Un algorithme de reconnaissance faciale scanne le visage de l’enfant. Le verdict apparaît en lettres jaunes dans les airs à côté du garçon :

« Individu inconnu. Statut canadien : NON. Race : Blanche. Pays d’origine : Mexique à 52% de probabilité. USA, 36%. Autres pays d’Amérique Latine, 11%. »

Elle balaie l’air de sa main gauche pour chasser la surcouche virtuelle qui ne lui a rien appris puis elle active le menu des options d’urgence. Elle arrête son doigt au-dessus de l’icône « Report enemy ». Elle n’a qu’un geste à faire pour signaler l’enfant à l’armée. Des soldats viendront l’achever. C’est la procédure.

C’est un ennemi après tout.

L’enfant joint les mains en déblatérant des paroles incompréhensibles, mélange terrifié d’espagnol et d’anglais que le logiciel renonce à traduire. Il hurle, les combats ont dû le rendre à moitié sourd. Il a du sang qui coule de ses tympans. Son ventre distendu d’enfant mal nourri pointe sous sa chemise déchirée et maculée de traces rouges. Il fixe Pashka avec terreur et espoir mêlés.

Si misérable…

Il lui rappelle ces chiens errants et affamés au pelage rongé par des blessures incrustées de vermine et qui viennent quémander aux humains un peu de nourriture ou d’affection tout en craignant les coups. L’image incarnée de la faiblesse.

Ce n’est qu’un enfant largué sur un champ de bataille. Après les adolescents, les enfants soldats. La guerre mange trop vite les vies et a toujours faim. Pashka savait que cela se faisait déjà en Afrique et en Europe du Sud mais le voir de ses propres yeux, se prendre cette réalité en pleine face : un enfant soldat qui a vécu l’enfer et qui va être tué sans jamais sourire de nouveau.

Des larmes perlent dans les yeux de la jeune femme mais elle s’efforce de les sécher car la pitié ne changera rien.

Ces bâtards utilisent des enfants maintenant !

Elle chérit sa rage comme on met les mains en coupe pour recueillir un trésor. De la rage pour effacer les larmes et se rendre plus forte.

Je dois suivre la procédure…

Elle se mord les lèvres. Le garçon crie plus fort :

– No me mates ! No me mates !!!

« Ne me tue pas. Ne me tue pas. »

Pashka abaisse son arme ainsi que sa main dans l’interface virtuelle. Elle ne peut pas tirer, elle n’est même pas capable de signaler l’enfant à l’armée.

Après tout, si je le laisse ici, personne ne le saura jamais…

Elle dit :

– I’m not gonna kill you, boy. You’re just gonna put that on your head.

« Je ne vais pas te tuer garçon. Tu vas juste mettre ça sur ta tête. »

Le ton détaché du traducteur lui fait prendre conscience que sa propre voix était plus agressive qu’elle ne l’aurait souhaité. Elle fouille dans sa besace de cuir et en sort un casque anti-mira. Elle le jette à l’enfant. Le souple treillis de carbone tombe sur les genoux éraflés du garçon mais c’est Pashka qu’il observe de son regard triste et intelligent d’enfant qui a grandi trop vite.

La jeune femme avale sa salive pour retenir cette émotion qui lui serre la poitrine. Elle lui désigne le casque et le garçon retourne son regard vers les électrodes. On dirait que c’est la première fois qu’il voit un casque.

– Put on the casco, bambino, dit-elle d’un ton pressant.

Ses implants sont incapables de traduire. Pashka sourit en se rendant compte que sa phrase ne veut rien dire. L’enfant se détend imperceptiblement. Il renifle ses larmes et une bonne dose de morve crasseuse avec, puis il agrippe le casque et se l’enclenche sur la tête comme il peut. Il ne cille pas lorsque les implants en étoiles pénètrent sa peau pour s’arrimer sous son cuir chevelu. Les ancres empêchent qu’on retire le treillis d’électrodes par la force : c’est le casque ou le scalp. Il faut être taré pour essayer de l’arracher.

Des diodes vertes se mettent à clignoter à l’intersection des mailles. Le champ électrique est activé. Qu’importe son pouvoir, l’enfant est scellé maintenant. Pashka recule à pas lent mais sans lui tourner le dos. La situation est trop étrange pour qu’elle se sente en confiance. Le regard du gosse s’agrandit de terreur.

– Llévame contigo nanny !! Don’t let me! Don’t let me alone!

« Ne me laisse pas… nounou. Ne me laisse pas. Ne me laisse pas seul. »

L’enfant se précipite vers elle. Elle a un réflexe pour le repousser de son aura mais elle se retient. Son énergie brute sur sa peau sans défense le brûlerait au troisième degré. Il se jette à ses pieds en sanglotant et enserre ses chevilles de toutes ses maigres forces. Il lève vers elle ses grands yeux noirs d’Hispano. Ses larmes s’accrochent dans ses longs cils comme des petits diamants. Ce ne sont pas des yeux de soldat, aussi jeune qu’il soit, c’est le regard d’un chiot terrifié qu’on a jeté au milieu des loups.

Mon dieu… Il ne devrait pas être là!

Elle a envie de serrer ce pauvre petit être dans ses bras, envie de sécher ses pleurs, envie de l’embrasser et de le voir sourire.

Envie de le voir grandir.

Elle secoue furieusement la tête. Ses cheveux raides se détachent formant des épis. L’enfant réitère son geste, secouant lentement la tête sans la quitter des yeux comme s’il lui demandait confirmation. Tant d’attente, tant de peur et tant d’espoir dans un seul regard… comme si sa vie entière dépendait d’elle, de ce moment.

Ce qui est peut-être le cas.

Un enfant soldat ? Les miens le tueront aussi ? Nous ne sommes pas si mauvais, non ? Et s’ils ne le tuent pas, qu’en feront-ils ? Ils l’entraîneront et le retourneront contre les siens. C’est sûrement un berserk pour que les yankees l’aient recruté si jeune…

Mais dans les deux camps, l’armée fait peu de cas de la vie des berserks car ces combattants si puissants sont instables, et s’ils sont dangereux pour l’ennemi, ils le sont aussi pour la société. Les officiers les envoient donc toujours en première ligne et, lorsqu’ils sont blessés, les abandonnent à des nannys trop faibles pour les stopper à temps. S’ils survivent, c’est sous la forme d’infirmes à vie condamnés à se traîner dans la rue pour mendier. C’est l’avenir qui attend l’adolescent que Pashka vient de sauver, comme celui d’avant hier, comme tant de visages, innombrables qu’elle a soignés, regardés mourir et même… celui-là qu’elle aurait dû achever mais qu’elle n’a pas eu la force de libérer de ses souffrances…

Imaginer le corps de ce petit garçon, ce pauvre chaton, démembré, ses yeux si doux devenus blancs et déments…

Pashka sent son cœur se briser. Un sentiment soudain et inattendu, qui lui arrache des larmes qu’elle est incapable de retenir. Un sanglot gonfle sa poitrine et l’étouffe. Elle tombe à genoux pour serrer le garçon dans ses bras. Alors qu’elle le tient contre elle en pleurant une part d’elle-même l’observe et se dit : « je te croyais plus forte, idiote ».

Tout le monde peut se tromper. Elle est peut-être juste devenue trop vieille pour faire la guerre. Tout ce qu’elle sait, c’est qu’elle ne peut pas abandonner un enfant. Tout le monde à ses limites. Elle vient de trouver les siennes.

Elle se relève. Elle ne le laissera pas se faire exécuter ou être transformé en machine à tuer. Elle ne peut pas plus l’abandonner ici, au milieu des cadavres dans une ville ravagée et pillée, uniquement habitée par des chiens errants et affamés…

Non. Elle ne le laissera pas là. Elle va l’emmener.

Essuyant ses larmes, Pashka sourit au petit garçon, qui l’observe de son regard grave et attentif. Elle lui tend un bonbon pour le faire patienter en attendant Sarah. Elle garde le reste du paquet pour la jeune fille capricieuse et passe en revue les choses qu’elle possède et qu’elle pourrait offrir à la jeune téléporteuse en échange de son silence. Les corbeaux sont du genre à obéir aux ordres quand ça les arrange. Après tout, ce sont des oiseaux qui peuvent voler, libres et égoïstes.

Pashka soupire. Qui sait dans combien de temps la gamine se décidera à venir la chercher, combien de temps il lui faudra l’attendre au milieu des ruines et des cadavres ?

– Layer « fairy tales »… murmure la jeune femme.

Obéissant à la commande vocale, ses lentilles recouvrent le monde d’une surcouche représentant un décor de contes de fées. Les cadavres et les gravats sont maintenant recouverts du vernis du virtuel. Ils prennent l’apparence d’un tapis de mousses et de fougères argentées d’une forêt elfique. Des petits êtres entre le lapin et le lutin courent entre les arbres. Le garçon qui s’est relevé a été changé en un elfe de la nuit avec des oreilles pointues et des grands yeux noirs sans le moindre blanc. Un tatouage tribal coure sur sa peau blafarde et semble couvrir tout son corps comme un sceau. A la place de son casque et de ses habits déchirés, il porte une couronne de lierre doré et une tunique chatoyante. Pashka sourit. Elle préfère ce monde là. Dans ce monde là, elle ne serait pas obligée de cacher un enfant soldat.

Fin du chapitre 1.

Laissez moi vos remarques sur le texte en commentaire! ^-^ Pour une histoire de super pouvoirs, la cohérence, c’est important! Pour en savoir plus sur l’univers de Mira. Pour en savoir plus sur les influences SF et la monnaie d’eau inventée pour ce roman ou pour en savoir plus sur la genèse de l’histoire (attention, article engagé, voire enragé!)

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2 réflexions sur “ Mira: La bataille de l’eau – épisode 1: La nanny ”

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