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Vérité morcelée – Une nouvelle du concours George Sand 2016

Hello!

Etant très occupée à mon marathon: 10 nouvelles en un été, je manque de temps pour le blog et donc, je me suis dit: « Et si je recyclais mon travail! » J’ai donc étudié les règles des concours auxquels je participais et découvert que le Concours de la Nouvelle George Sand acceptait qu’on publie son texte sur son blog, donc, tada! La voici en PDF ci-dessous et au format web en bas de page (3800mots). Mais avant de cliquer, je vous parlerais bien de la genèse de l’histoire et des personnages  ^-^

couv vérité morceléeCette nouvelle, tant dans la plume que pour l’univers, s’inscrit dans la droite ligne de « Ecrire au loin, Mourir ici », le texte qui avait gagné le Concours de l’ENSTA : Nouvelles Avancées (la croisière 😉 C’est d’ailleurs pendant la remise des prix que j’ai découvert l’existence de Sophie Germain, qui m’a d’emblée inspirée pour l’héroïne de cet univers de Steampunk.

Sophie Germain était une jeune fille qui avait mordicus décidée de devenir mathématicienne en… 1790. Imaginez les complications! Elle a dû se faire passer pour un homme. Comme George Sand d’ailleurs ! Ainsi, lorsque est arrivé le moment d’écrire pour le Concours de la nouvelle George Sand, j’ai instinctivement eu l’idée d’écrire sur la jeunesse de mon héroïne, nouvel avatar de Sophie Germain. Etant donné que l’histoire devait se passer dans le Berry, je me suis dit, très bien ! Pourquoi pas ? Google est là pour ça 😉

Bah tiens… C’était plus compliqué à dire qu’à faire et ce fut un énorme travail pour trouver une famille et un lieu qui pourrait correspondre au besoin. A une semaine de la dead line, je l’ai enfin trouvé: Le Château de Châbenet, surtout célèbre pour le rôle de la Dame de Châbenet, Catherine Couraud l’hérétique, qui a refusée d’abjurer sa foi envers et contre tout et qui est morte à un âge exceptionnel pour le 17ème siècle. De quoi attiser ma curiosité et lui inventer un passé commun avec le Comte de Cagliostro ! En effet, cet univers est librement inspiré de Joseph Balsamo d’Alexandre Dumas et de son Comte de Cagliostro, un étrange alchimiste qui a juré la chute de la monarchie.

Ainsi, j’ai inventé à ma Sophie un étonnant lignage. Mais le concours restreignant drastiquement le nombre de signes, j’ai dû éliminer tous ces éléments de back story. Qu’importe ! Ce qui compte c’est la relation de la jeune Sophie avec son précepteur, que j’ai nommé Julien Leblanc. Et ce n’est doublement pas un hasard ! Julien Leblanc est le pseudonyme sous lequel Sophie Germain s’est faite passée pour un homme pendant 20 ans pour obtenir les cours de L’Académie des sciences et pour correspondre avec de grand mathématiciens. De plus, à la lecture, ce personnage risque de vous rappeler quelqu’un… Julien Sorel, du « Rouge et le Noir » de Stendhal ! J’ai profité de cette histoire pour régler mes comptes avec lui.

Enfin, dernier élément important de contexte : le thème du concours était « Fragment ». J’ai donc dû trouver une intrigue liée. Cela pourrait sembler complexe mais à peine le personnage de Sophie campé dans mon esprit,  j’ai repensé à un poème que j’avais écrit dans ma jeunesse, lorsque j’étais une lycéenne passionnée de Physique avec des relents de philosophie de comptoir. Il s’intitulait: « Réalité fragmentée »:

« On observe le monde à travers un arbre
Le tout fragmenté, nous est difficilement révélé
Tant de phénomènes, éclatants et blêmes
Prennent corps, prennent vie, loin de notre esprit

Mais la Science, telle une main, non pas patiente
Ecarte les branches de la connaissance
Et s’aménage un quelconque judas

A efforts vains, tâche sans fin
L’œil collé ne peut pas l’envisager
Reculerez-vous donc d’un pas ?
Pour apprécier ce qui n’existe pas… »

Bref, j’avais ma plume, mon titre, ma chute, ma morale et mes deux personnages principaux « chargés de volonté jusqu’à la gueule » comme certains critiques disaient des personnages de Balzac.

Alors, malgré le défi d’écrire ce texte en une semaine, je me suis dit, pourquoi ne pas tenter ce concours ! Verdict, en octobre 2016… En attendant, vous pouvez le lire tranquille en cliquant sur l’image pour le PDF tout joli au format tablette ou bien enchaîner avec le texte au format web.

couv vérité morcelée


Vérité Morcelée

Sophie observait la lumière jouer sur sa main, savourant sa chaleur et ses reflets. La jeune fille releva bientôt les yeux vers la fenêtre de vitrail qui ouvrait dans la muraille. Elle posa sa paume sur le verre frais, ignorant son frêle reflet aux cheveux très bruns, cherchant à se représenter la vue derrière ces petits carreaux qui morcelaient le paysage. La tour Ouest donnait sur la forêt cernant le château. Sophie pouvait deviner la cime des chênes qui se couvraient de feuilles vert tendre. Si elle avait pu se pencher au dehors, elle aurait été effrayée par la hauteur, et, en contrebas, par l’eau de la Bouzanne qui alimentait des douves profondes comme le Styx lui-même. Elle frissonna avant de sursauter soudain :

– Mademoiselle Sophie de Lusignan ?

Voix grave et mesurée. Elle se retourna, dévisageant son interlocuteur plus longtemps qu’elle ne l’aurait dû. Son nouveau précepteur était jeune, les traits délicats et les mains efféminées. Ses cheveux châtains clairs mal disciplinés et ses yeux noisette créaient une impression de candeur. Il portait l’habit noir des étudiants du séminaire et avait le teint pâle de ceux qui se destinent au clergé mais ce n’était pas encore un vieux prêtre revêche. Loin s’en faut. Sophie lui adressa un « Bonjour professeur » enjoué. Il répliqua :

– Je ne suis pas un véritable professeur. Je ne le serai pas tant que je n’aurai pas obtenu une Chaire au Collège, si un jour j’ai les moyens d’en payer une.

Déposant ses lourds ouvrages sur la table de châtaigner, il lui désigna le haut tabouret inconfortable qui lui était alloué. Une idée mesquine du chapelain Mézières qui avait trouvé qu’elle se déconcentrait trop facilement. Sophie s’installa, repoussant ses jupes sobres d’écolière et, docile, ouvrit le livre que le jeune homme avait déposé devant elle : un ouvrage sur la vie des Saints. Elle eut soudain envie de hurler.

– Etudiez, dit-il.

Ce qu’elle fit de mauvaise grâce, sentant filer le temps, sentant virer à l’aigre le sentiment de chaleur qu’il lui avait inspiré au premier regard. Elle attendait le moment où elle serait libérée… Et lorsque ce moment vint, elle se précipita à travers escaliers en colimaçons et coursives mal éclairées. C’est dans le parc du château, près du bassin aux oiseaux gagné par les herbes folles, qu’elle trouva sa femme de chambre.

– Votre leçon s’est mal passée, lui dit Nicole avec un sourire de connivence. Il est pourtant beau garçon ce Julien LeBlanc, toutes les filles de cuisine ne parlent que de lui !

Sophie éclata de rire. Nicole était son seul allié dans cette bâtisse de malheur. La jeune noble considéra avec défi le château qui se dressait en une masse infinie. Le géant de granit comportait douze tourelles dont certaines étaient surmontées de créneaux et d’autres de toits d’ardoises de la couleur d’un ciel d’orage. Deux tours avaient été détruites. L’argent avait manqué pour les reconstruire et le Roi avait refusé d’en prêter car l’ancêtre de Sophie, la Dame de Chabenet, Catherine Couraud l’hérétique, avait jeté l’opprobre sur sa lignée en refusant d’abjurer sa foi huguenote. Mais la jeune fille était fière de compter une telle figure dans le panthéon familial. Elle reporta son attention sur les préparatifs de sa servante et amie. Nicole avait aligné des cailloux sur le rebord du bassin de grès et les avaient rangés par taille. Elle avait placé des plateaux de bois à la verticale dans le bac pour former deux murailles ne laissant passer qu’un filet d’eau par une fente. Sans un mot, Sophie se remit à ses expériences, jetant des cailloux dans le liquide, observant des rides se former à la surface, se propager et se heurter aux planches de bois. Parfois, la vague réussissait à passer par la fente et elle ressortait de l’autre côté en formant une onde nouvelle, comme si un autre caillou avait été jeté là.

Le soleil de la fin d’après-midi lui brûlait le visage. Mais plus rien n’existait que cette expérience qui fascinait Sophie. Elle n’entendit pas les voix qui approchaient et les pas sur le sentier de gravillons blancs.

– Sophie ! s’écria sa mère.

La jeune fille la trouva au bras de son précepteur, bien trop lourdement coiffée et poudrée pour une promenade de fin d’après-midi. Les mains de la marquise se crispèrent sur son ombrelle alors qu’elle observait sa fille à genoux, les mains dans l’eau.

– Que vous ai-je dit déjà ?! Vous attraperez le teint d’une paysanne ! Et vos jupes sont crottées ! Nicole ! Le marquis arrive ce soir de Paris, vous ne voulez pas qu’il la trouve dans cet état ?

– Ou qu’il voit la marquise au bras d’un autre homme… murmura Sophie à voix si basse que seule la bonne devait l’entendre.

Mais sa mère pâlit. Elle s’éloigna dans un froufrou de jupons et de brocarts.

Sophie l’observa remonter l’allée seule, avant de prendre conscience du regard de son précepteur posé sur elle. Ses prunelles étaient aussi insondables que les douves du château.

– Vous avez 15 ans révolus, dit-il enfin. Vous n’êtes plus une enfant pour patauger ainsi.

– Je ne suis pas une enfant, je suis une scientifique, répondit-elle en chassant une mèche noire et rebelle de son visage.

Elle se releva, épousseta ses jupes et fit un geste à sa bonne pour lui signifier son congé. Mais la jeune femme était sous le charme de l’étudiant. Lorsque Sophie prononça son nom, Nicole s’enfuit. Alors, l’écolière attendit stoïque, le sermon, la punition, qu’importe ne manquerait pas de tomber. Mais rien ne vint. Il fixait le dispositif de planches et les tas de cailloux.

– Quel est le but de tout cela ?

Sophie hésita un instant sur le sens à donner à la question, mais bientôt, elle s’enflamma :

– Je cherche à traduire les ondes de l’eau avec les formules géométriques d’Archimède ! Mais je n’y arrive pas… se rembrunit-elle aussitôt.

– C’est que les mathématiques ont évoluées depuis la mort de ce grand homme… Ne le saviez-vous donc pas ?

Julien Leblanc avait une étincelle ironique dans le regard. Mais il avait beau jeu de se moquer ! Elle cria presque :

– Comment le saurais-je !? J’ai écrit trois fois à ce Monsieur Lagrange au Collège de France et il n’a jamais daigné m’envoyer ses cours !

Le sourire de l’étudiant s’éteignit :

– Encore heureux qu’un professeur émérite ne cède pas aux caprices d’une femme ! Je les ai ses cours, moi. Comme j’ai ceux de Leibniz et de Bernoulli. Les mathématiques étaient ma spécialité au séminaire et le seront toujours lorsque j’entrerais au Collège.

Sophie attendit, ne sachant pas s’il disait cela pour se vanter. Lorsqu’il se détourna sans rien ajouter, elle comprit qu’il avait juste cherché à la blesser.

Les larmes lui montèrent aux yeux.

*******

Le repas se passa maussade pour elle, enjoué pour l’étudiant et sa mère car son père avait été retenu à la capitale. Impossible d’en savoir la raison, la missive viendrait par coursier le lendemain, ou pas… La jeune fille passa le reste de la soirée dans sa chambre à étudier un ouvrage sur les simples et les plantes de la région, un des rares livres intéressants que son père n’avait pas mis sous clef. Mais sa dernière bougie s’éteignit bientôt, cela aussi était une denrée rare gardée sous clef. On lui interdisait d’étudier la nuit.

Une fois dans son lit de plume mal réchauffé par la cheminée que Nicole avait négligé d’allumer, le sommeil la fuit. Sophie aurait voulu oublier la froideur de ce Julien, mais elle ne pouvait occulter les sourires qu’il adressait à sa mère. Ce sentiment lui laissa un goût amer.

Au matin, il l’attendait dans la salle d’étude, une pile de livres sur la table. Comme elle pouvait s’y attendre, le premier était un ouvrage de calligraphie. Mais dessous, les tranches de deux ouvrages attirèrent son attention.

– Mon prédécesseur a fixé un programme avec votre père, dit-il. Je ne peux me permettre d’être renvoyé, mais plus vite vous en finirez avec ces leçons, plus tôt nous pourrons étudier Lagrange.

Elle leva sur lui un regard ardent qui le fit sourire brièvement. Il posa sur son épaule une main qu’elle sentit chaude à travers le tissu de sa robe. Il se pencha pour murmurer à son oreille :

– Mon père a lui aussi tenté de me détourner des études par la contrainte. Je suis votre allié.

Sophie aurait désiré lui jurer une éternelle reconnaissance mais elle était trop troublée pour ne serait-ce qu’émettre une parole. Elle baissa les yeux et pris la plume pour son cours de calligraphie.

Ils passèrent vite aux mathématiques et y revinrent chaque jour plus longtemps, parcourant plus de dix siècles de découvertes et de progrès. Elle avait la fièvre avant chaque séance et elle frissonnait de l’entendre parfois, ébahi, siffler entre ses dents comme un gamin lorsqu’elle comprenait d’emblée un concept que lui avait mis des semaines à assimiler.

– J’ai un bon professeur, lui dit-elle timide.

– Bien sûr mais vous n’en êtes pas moins un esprit d’une rare acuité !

– Je voulais vous remercier M. Leblanc, murmura-t-elle.

– Vous pouvez m’appeler Julien, lui répondit-il machinalement en fouillant dans sa mallette.

Il en sortit une liasse de papiers sans remarquer que son étudiante avait rougi et déposa une lettre en cinq feuillets sur la table.

– Voici un problème que m’a soumis le professeur Lagrange il y a de cela quelques mois. J’ai pensé qu’ensemble, nous y trouverions une solution.

Sophie battit des mains et il éclata de rire, un rire si plein de chaleur qu’elle sentit son cœur fondre. C’était la première fois qu’il se découvrait ainsi. Il riait des traits d’esprit de sa mère mais toujours d’une façon polie et calculée. La marquise était sa patronne après tout.

Sophie ne vit pas le temps passer, épaule contre épaule avec Julien alors qu’ils cherchaient à faire la somme de fonctions géométriques complexes. Elle finit par trouver la solution, mais n’eut pas le temps de triompher que déjà, il lui sortait un autre problème à résoudre.

Les semaines s’écoulèrent. Sophie ne vivait plus que pour cet éclair d’intérêt qu’elle voyait passer dans les yeux de Julien lorsqu’elle avait un moment de génie. Il notait tout et finissait les calculs. Parfois c’était lui qui trouvait des solutions, parfois aussi, elle le laisser découvrir à son rythme ce qu’elle avait senti d’instinct. C’était la seule chose que sa mère lui avait appris, qu’il fallait savoir flatter l’égo des hommes pour s’en faire aimer.

Le Marquis de Lusignan vint et trouva ses domaines prospères, sa fille assidue aux études, ses domestiques radieuses et son épouse morose. Tout ce qu’il lui fallait pour avoir la certitude que ses affaires étaient en ordre. Il repartit comme il était venu, sans se donner la peine de prévenir personne.

Un jour que Sophie venait de finir un problème ardu, Julien s’étira et sourit :

– Nicole va me gourmander de vous avoir enfermée encore par cette belle journée. Venez donc prendre l’air. Il parait que les parterres sont en fleur.

Elle se laissa entrainer à travers les coursives et les salons jusqu’à la grande porte puis à travers les jardins jusqu’à une tonnelle qui donnait sur la forêt impénétrable. Si près des bois, la terre était humide sous ses chaussons de soie. Julien la fit asseoir sur un banc de fer forgé. La tonnelle couverte de clématites les protégeait du soleil et de la vue du château. Un buisson d’aubépine embaumait l’air tandis que le tacatac d’un pic noir rompait parfois le chant flûté des merles. Gênée, Sophie exposait à voix haute un raisonnement qui lui était venu en passant devant le bassin. Julien sortit de nulle part du papier et un crayon de plombagine qu’il lui tendit :

– Vous devriez l’écrire.

– Toutes mes théories ne sont peut-être que des bêtises. Je me disais seulement que ces fonctions de Bernoulli pourraient expliquer les cercles que fait un caillou dans l’eau …

– Ecrivez donc… l’encouragea-t-il en lui saisissant la main.

Elle rougit et cette fois-ci, il daigna le remarquer.

– Vous êtes un esprit d’un rare éclat Sophie, aucun mystère ne saurait vous résister.

Elle secoua la tête puis fixa les trouées de lumière entre les branches épineuses de l’aubépine.

– Non… La réalité m’apparaît toujours comme fragmentée. Regardez…

Elle désigna le jardin qu’on percevait à peine à travers les feuilles et les fleurs délicates.

– C’est comme si Dieu nous laissait voir des petites parts de la vérité mais que le Dessin Final nous était caché.

– C’est à cela que servent les équations, à relier les points, répliqua-t-il avec un sourire.

– Alors les mathématiques doivent être l’œuvre du Diable ! s’écria-t-elle en riant avant de réaliser quel parjure elle venait de proférer devant un étudiant du séminaire.

Elle s’attendait à des reproches, mais il cueillit une grappe de fleurs blanches et la lui plaça dans les cheveux avant de murmurer à son oreille :

– Le Diable a de bien nombreux moyens de nous détourner du droit chemin.

Il s’agenouilla devant elle et lui prit les mains :

– Je n’ai pas choisi la prêtrise par vocation, j’ai pris le chemin que le curé du village m’avait indiqué pour fuir une vie abrutissante. Je suis comme tous les hommes Mademoiselle Sophie, j’ai des ambitions et je commence à me prêter à rêver. Rêver d’un avenir où nous siègerons tous les deux sur les bancs du Collège de France, où nous aurions notre propre laboratoire…

– Avec du matériel d’optique ?

Il éclata de ce rire plein de candeur qu’il ne révélait qu’à elle.

– Si vous voulez, lui dit-il en lissant une mèche des cheveux rebelles de Sophie derrière son oreille.

Alors qu’il lui plaçait de nouveau le crayon dans la main, une voix retentit :

– Mademoiselle Sophie ?

Nicole contournait le buisson d’aubépine. Il se releva prestement et prit congé en esquissant un vague salut pour la femme de chambre.

La jeune femme au teint d’ordinaire si fleuri était pâle tandis qu’elle contemplait Sophie. Son regard allait des notes éparses sur les jupes de la jeune fille à ses joues écarlates, en passant par sa gorge découverte. Sophie avait depuis un mois troqué ses habits d’écolière pour des jupons de soie dont les verts mettaient ses cheveux bruns en valeur. Sa femme de chambre tourna des talons sans lui dire l’objet de sa venue.

Sophie y pensa puis oublia. Le soir, elle entra dans sa chambre le cœur léger et l’âme à mille lieux d’ici. Elle trouva une lettre dont les feuillets avaient été étalés sur la coiffeuse qui lui servait aussi de cabinet car on lui interdisait d’avoir un bureau. Elle saisit les pages et n’eut pas le temps d’en déchiffrer un mot qu’une voix amère la fit sursauter. Nicole sortit de l’ombre derrière le baldaquin de velours qui encadrait son lit :

– Il se tient prêt tous les jeudis pour intercepter le messager venu de Paris. J’ai fait rechercher cette correspondance qu’il nous cache. Je ne sais pas lire Mademoiselle Sophie mais je sais reconnaître la trahison lorsque je la vois dans les sourires d’un homme. Il a une maîtresse ailleurs à qui il s’est promis avant vous, comme il m’avait fait mille promesses pour s’attirer mes faveurs. C’est si aisé de faire rêver une pauvre femme de chambre ou une jeune noble recluse, mais je me demande ce qu’il peut bien promettre à votre mère…

– Ma mère ? bégaya Sophie.

Son esprit d’habitude si vif pour faire le lien entre des fragments épars de vérité lui semblait soudain fait de poix épaisse.

– Certains hommes sont ainsi Mademoiselle Sophie, leur ton est enjoué mais leur cœur est froid. Il vous trahira comme il m’a trahie. Ma vertu vaut si peu, mais la vôtre Mademoiselle Sophie ? Eloignez-vous de lui… Et si ma parole ne vaut rien, vous avez la preuve de sa trahison entre vos mains.

Avec un sanglot, Nicole s’enfuit. Sophie essuya de ses yeux les larmes qui lui brouillaient la vue puis fixa son attention sur cette lettre qui devait la détruire. Aux premiers mots, son cœur s’arrêta : Monsieur Lagrange, directeur du département de Mathématiques, félicitait Monsieur Leblanc pour ses dernières démonstrations et  pour ses théories étonnantes. Il avait hâte qu’une place se libère pour le faire entrer au Collège en tant que boursier émérite.

Sophie froissa la lettre dans ses mains, ses doigts s’étaient crispés.

« Je me demande ce qu’il peut bien promettre à votre mère… »

La glace, le feu, la saisissait par vague et la laissaient grelottante. Elle avait besoin de savoir mais elle redoutait la vérité. Elle sortit de sa chambre portée par ce sentiment mêlé comme par une vague qui l’aurait envoyée se fracasser sur les rochers. Elle traversa des coursives dans un  noir quasi-total. Les tapis et les murailles étouffaient les sons et seul résonnaient les battements de son cœur givré. A chaque pulsation, des aiguilles de glace lui lacéraient la poitrine.

Elle parvint aux appartements de Julien qu’on avait voulu non loin des siens. Elle arriva en même temps que lui. Il sortait de l’escalier conduisant à l’aile la mieux chauffée, où l’on trouvait les appartements de la Marquise qui se plaignait toujours que ce château militaire était humide.

Julien sifflait un air entraînant que Sophie ne connaissait pas. Dans l’ombre portée par l’angle du couloir, il ne pouvait la voir. Elle s’approcha, sentit l’odeur du parfum de sa mère, suave et floral, qui l’entourait tel un halo d’indécence. Il tournait la poignée lorsqu’elle prit la parole :

– Moi qui vous pensais homme d’esprit, noble de cœur, vous n’êtes donc qu’un animal ?

Il ne sursauta pas, comme s’il s’attendait depuis longtemps à ce moment. Mais lorsqu’il se retourna, ses yeux flambaient d’une rage qui fit reculer Sophie d’un pas. Elle déglutit, ravalant sa peur, puisant au fond d’elle la juste colère et la force de relever la tête. Elle jeta entre eux les feuillets froissés. Il ne chercha pas à les ramasser. Il savait déjà ce qu’ils contenaient. Il posa néanmoins sa chandelle à terre, comme s’il se préparait à une attaque puis dit :

– Vous avez fouillé ma chambre ?

– Une ou plusieurs de vos conquêtes bafouées l’aura fait à ma place !

– N’utilisez pas des mots dont vous ne comprenez pas le sens, gronda-t-il. Si, par une parole polie, j’ai laissé croire à une souillon je ne sais quelle chimère, je refuse que vous me diffamiez pour cela.

Il avança, Sophie recula :

– Et ma mère ?! s’écria-t-elle. Que lui avez-vous laissé entendre pour qu’elle vous imprègne de son parfum ? Tout ce temps, que vous passiez ensemble, je croyais que vous vouliez un allié pour convaincre mon père de vous accorder ma main ! Dire que je voulais me donner à un vulgaire manant qui a rompu ses vœux !

En trois pas, il fut sur elle, sans un cri, sans avertissement, il la plaqua contre le mur de pierre. A la lueur de la bougie, elle pouvait voir le puits sans fond de ses prunelles dilatées de violence contenue. Sa voix était un murmure rauque :

– J’ai embrassé l’habit pour échapper à la misère. Je sers aujourd’hui des nobliaux pour échapper au presbytère. Je suis né plus pauvre que vous ne pouvez l’imaginer, mais je finirais plus riche que vous n’oseriez le rêver ! Alors oui, je m’attire les faveurs d’une marquise. Que voulez-vous que je fasse pour qu’on m’ouvre les salons de Paris? Est-ce moi qu’il faut blâmer alors que le Marquis lui-même n’estime pas assez votre mère pour partager son lit ?

L’odeur capiteuse du parfum lui donnait envie de vomir mais l’haleine du jeune homme près de ses lèvres était une invite qui la dégoûta d’elle-même. Elle se mit à haïr cette existence à laquelle elle aurait toujours dû préférer la science. Elle serra les poings :

– Alors vivez donc votre vie comme une trainée, Julien ! Quel honneur avez-vous pour vendre votre corps et faire passer pour vôtre un talent que vous n’aurez jamais !?

Et parce que le dégoût était devenu trop fort et sa présence trop proche, elle leva une main pour le gifler… Il saisit son poignet au vol et c’est dans sa grippe douloureuse qu’elle sentit l’étendu de sa hargne :

– Ha ! souffla-t-il. Pauvre ignorante ! Aucun professeur ne daignera jamais vous envoyer ses cours ! Le vil esprit d’une femme ne ferait que souiller les sciences nobles. Petite idiote ! Vous ne savez donc pas que le seul moyen pour une femme de s’asseoir sur les bancs de l’Académie est d’accompagner son mari pour le servir là comme ailleurs ?

Il passa une main sous le menton de Sophie pour l’obliger à tendre son visage vers le sien. Il scrutait avec une attention avide la désolation naître dans les yeux de la jeune fille et menacer de s’épancher en larmes au moindre clignement de paupières. Il se mordit les lèvres, comme un chien de chasse se délecte de la vue du sang :

– Ma Sophie, comment avez-vous pu croire qu’on vous laisserait un jour accéder à la reconnaissance ultime de la société des hommes ? Vous ne connaissez du monde que quelques bribes que vous avez lu dans des livres. Mais le tout fait bien plus que la somme des fragments qui le composent !

La douleur sur son poignet, son cœur lacéré, la proximité étouffante de Julien, ce bourreau la menaçant d’une chose qu’elle ne comprenait qu’à peine, l’avait prostrée. Elle ne l’écoutait plus depuis une éternité, se répétant en boucle que tout allait bientôt finir, qu’il la relâcherait et qu’elle pourrait s’enfuir.

Mais ses derniers mots la sortirent de son apathie :

«Le tout fait bien plus que la somme des fragments qui le composent»

Elle revit les ondes qui se réverbéraient sur les parois du bassin. Elles se combinaient en motifs qu’aucune fonction géométrique n’était capable d’expliquer. Pour la simple raison qu’il était nécessaire de superposer plusieurs fonctions les unes aux autres selon une opération mathématique qui restait à inventer.

Qu’elle allait inventer.

La fièvre du savoir fit briller ses yeux, empourpra ses joues. Elle partit d’un rire haut perché, un peu fou. Julien mit une distance infime entre eux, réflexe surpris. Sophie passa sa main libre sur la joue du jeune homme :

– Mon Julien, mon professeur qui m’avait fait le plus beau cadeau qui soit, une révélation comme vous n’en aurez jamais… Ne m’en voulez pas, cette théorie-là, je la garderai pour moi. Et si la société des hommes n’est jamais capable de l’entendre de ma bouche, alors, je l’emporterais dans ma tombe.

Elle se glissa hors de son emprise abasourdie pour saisir la chandelle devant la porte et l’emporter vers sa chambre. Elle n’avait plus qu’une pensée en tête, écrire son équation avant que la bougie ne s’éteigne, avant que les fragments de vérité qui s’étaient assemblés ne perdent leur cohérence et leur beauté.

FIN


Voilà! C’était ma nouvelle! Verdict en octobre 2016!

Bonne chance à vous pour vos projets! ^-^


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2 réflexions sur “ Vérité morcelée – Une nouvelle du concours George Sand 2016 ”

  1. Bravo

    C’était pas un exercice facile de faire tenir cette histoire dans le format défini par le concours. Personnellement je n’aurais pas réussi ce tour de force. Mais l’exercice a l’air d’être profitable à la fois au style, mais aussi à la sensibilité de l’histoire. On vois que tu t’est bien documenté question background historique.

    J’adore le fait que les indicateurs de la traîtrise soit discrets (mais très logiques) et que l’héroïne ne semble pas les voir, tellement elle est obnubilée par son amour de la liberté et de la science.

    Le dénouement double (humain et scientifique) est vraiment excellent.

    Mais si je peux me permettre, il y a une seule chose qui m’a troublé. Que Sophie aie eu le temps de penser mariage. Quelle traduise les manœuvres de Julien comme étant un badinage assumé, ne me pose pas de problème. Le fait que Sophie, éprise de liberté se mette à évaluer les bienfaits du mariage avec Julien ne me semble pas crédible. L’histoire du mariage il faut la mettre dans la bouche de Julien (et julien uniquement). C’est comme ça que je trouve l’idée crédible.

    Par contre, je suis désolé de ne pouvoir être équipé pour goûter le Haiku qui permet la révélation finale. J’espère que d’autres que moi pourront te dire s’il est opportun. N’y connaissant rien, je trouve l’effet très réussi,mais il me manque la licence poétique qui pourrait me dire si il est pertinent.

    Très beau travail.

    1. Hello! Merci de l’avoir lu et pour ton retour qui me fait très plaisir ^-^

      De quel Haïku parles-tu? Celui dans le blabla au début ou la petite phrase qui est à la fin de la nouvelle et qui justement amène la révélation? Si c’est le poème, c’est pas bien grave, c’est un machin écrit à 17-18 ans, il doit manquer de licence poétique tout court! Par contre si c’est la petite phrase sur « le tout fait plus que la somme », c’est plus compliqué. En fait, cette petite phrase de révélation était sensée arriver dans n autre contexte, plus adapté mais cela rajoutait deux scènes et j’étais trop contrainte par la taille du texte. Donc, j’ai bidouillé mais je sais que c’est artificiel!

      Côté mariage, cela ne m’a pas choqué car Sophie reste une jeune noble de la fin du 18ème. Aimer les sciences, désobéir est une chose liée à l’instinct. Remettre en cause la société est une autre étape du développement d’une psyché. Je ne pense pas que Sophie Germain ait d’emblée renié le mariage, je pense qu’elle n’a simplement jamais trouvé d’homme qui l’acceptait telle qu’elle était et qu’elle même n’a jamais voulu rentrer dans le moule. Cette Sophie de 15 ans a un coeur de jeune fille, elle s’amourache et la seule conclusion possible d’un crush d’adolescente bien élevée au 18ème c’est le mariage. Mais on est bien d’accord qu’en grandissant, surtout après une ou deux expérience comme celle-là, elle rejettera purement et simplement le mariage. (remarque, les gens changent aussi. Anarchiste au dernier degré, j’étais formellement opposé au mariage et j’y suis passé pour faire plaisir à quelqu’un…) Bref, les gens sont complexes et plein de contradictions.

      Par contre, qu’elle pense à se marier avec un roturier sur le point de devenir prêtre, bah… là… vraiment, c’est pas très cohérent. Avant d’envisager la chose il lui faudrait beaucoup plus de temps (de scènes) que ça. Remarque je pourrais aussi bien enlever cette réplique, cela ne changerait rien à l’intrigue. Cependant, je vais le laisser brut de décoffrage, conforme à ce que j’ai envoyé au concours (avec ses défauts). J’ai une autre nouvelle que je vais retravailler avant de la mettre en ligne, car elle date d’un an et vraiment, vraiment, y’a des trucs pas beaux!
      Merci en tout cas ^-^

N'hésite pas à donner ton avis ^-^