Conférence : Edgar Morin, cinéphage pourquoi ? Chiara Simonigh

tampon vecu«Euh… Il parle beaucoup ce perso, non ?
Mais c’est important ce qu’il dit ! »
><

Conférence : Edgar Morin, cinéphage pourquoi ? Chiara Simonigh

J’ai participé en fin d’année dernière à une conférence du forum des images par Chiara Simonigh. La conférence portait sur le travail et la pensée d’Edgar Morin. Sur le coup, j’ai été marquée par certaines idées qui pourraient s’appliquer au roman. J’ai essayé de les retranscrire dans l’article ci-dessous.


Edgar Morin, cinéphage pourquoi ? – Chiara… par forumdesimages

 En trois mot : Interroger, pas exposer

 L’essence :

La réflexion est une pensée fossile, la compréhension, née de la projection dans un personnage imaginaire est « la pensée en action ».

 La structure :

C’est une conférence très théorique basée sur les analyses d’Edgar Morin sur le cinéma. Certes, on s’éloigne du sujet, mais j’ai redécouvert des concepts importants qui sont, je le crois, aussi applicables au roman. Désolé pour la longueur de l’article. Vous pouvez sauter la transcription de la conférence, j’ai mis les indicatifs de temps pour les idées que je trouvais intéressantes. ^^

Pour les personnes orientées résultat ou qui écoutent la conférence en entier, sautez cette partie et rendez-vous à la rubrique : « Ce que j’en retiens ». Sinon, cliquez pour ouvrir:


Transcription de la conférence :

Pour les fourmis qui privilégient le raisonnement à la conclusion, cette partie est pour vous ^-^ (4 heures de boulot!) ou vous pouvez directement écouter la conférence et prendre vos propres notes (ou passer directement à mes conclusions si vous avez pas le temps!)

 6:20 Introduction

Une œuvre qui nous marque à vie est une « Expérience de vérité »

L’œuvre dévoile une vérité ignorée, cachée et informe que nous portions en nous.

L’œuvre propose un double ravissement : découvrir une vérité étrangère au départ qui s’accouple avec notre vérité, s’y incorpore et devient notre.

 14 :07 La part mythologique

« L’homme moderne n’est pas seulement sapiens et rationnel, il est aussi irrationnel et mythologique, c’est-à-dire primitif, archaïque, ou comme le dit Morin : Imaginaire »

Les deux côtés de l’humain s’opposent et se battent mais ils se mêlent aussi, ils vivent une influence réciproque et un véritable et profond dialogue. Ces deux aspects de l’homme sont complémentaires pour faire face à la complexité de l’humain et du monde.

 18 :30 Compréhension cinématographique

Définition de comprendre = prendre ensemble. Comprendre est un acte de partage et d’accueil envers l’altérité de l’autre et du monde.

Il a un double sens :

Comprendre quelque chose. C’est une connaissance que nous pouvons acquérir par une représentation concrète ou saisir par analogie. Elle passe par le réel et les objets.

L’analogie permet de dépasser le niveau concret pour aboutir au niveau abstrait des idées.

Processus cinématographique : Gros plan des objets

Les gros plans permettent de dévoiler des objets dont le sens et le statut nous semble autonome et indépendant. L’anthropomorphisme révèle l’analogie.

 22 :48 différence entre compréhension et explication

L’explication se fonde sur la pensée rationnelle. Basée sur l’objectivité et l’abstrait.

La compréhension se base sur la pensée analogique, symbolique et mythologique. Basée sur la subjectivité et le concret. Elle rend intelligible ce qui est marqué par l’affectivité.

 24 :00 Identification

Comprendre quelqu’un : Comprendre l’individu sujet qui est différent et en même temps semblable. La compréhension opère à travers les processus d’identification psychologique d’autrui à soi et de projection de soi sur autrui. C’est un mouvement en boucle d’identification et de projection qui fait d’autrui un autre soi-même. On comprend instinctivement ses désirs et ses pensées.

Processus cinématographique : Les gros plans des visages font sortir le spectateur de lui-même.

 29 :08 La pensée en action

L’interrogation = pensée en action

L’exposition = pensée en conserve, pétrifiée.

Il est nécessaire de dépasser le plan de la thèse et de l’exposition d’une idée pour se maintenir au niveau de l’interrogation.

Processus cinématographique : Les gros plans des visages. Les mouvements expressifs du visage activent la pensée du spectateur et appellent la réaction et la compréhension.

Pose des questions sur le soi et sur l’identité humaine, sur la mort.

 Ex. Le septième sceau.

Ingrid Bergman interroge tout : la vie et la mort, l’homme et la femme…

– Un gros plan en travelling arrière du visage de l’héroïne dont les émotions sont mêlées face à l’arrivée de la mort personnifiée.

– Les réactions des différents personnages ne sont pas les mêmes face à une même situation, mais elles-aussi traduisent leur état émotionnel.

 36 :21 Comprendre l’autre

Le cinéma a un très fort potentiel de compréhension car le spectateur vie les expériences des personnages et développe une compréhension sans réserve, totale par projection. C’est une situation semi hypnotique.

Exemple : Charlot, Les lumières de la Ville

La marginalisation, c’est l’incompréhension. Charlot a une grande faculté de compréhension et d’empathie car il est lui-même un marginal. Il sait ce qu’est l’humiliation ou la faim et il peut comprend la souffrance de l’autre. Et il partage les efforts d’autrui pour atteindre une vie meilleure. C’est une mise en miroir d’autrui, une pensée mimétique.

Dans les lumières de la ville, Charlot assigne au malaise d’autrui une valeur presque sacrée. Il tire son chapeau à la fleuriste en remarquant qu’elle est aveugle. Geste de respect et de reconnaissance, opposé à la coutume sociale.

Avec Charlot, le comique est lié au tragique, à cause de la marginalisation imposé par notre société et à cause de sa tendance à sacrifier les boucs émissaires. Charlot nous fait ressentir une « profanation du sacré ».

 47 :20 Objectif vs Subjectif

La compréhension est objective ET subjective. Elle reconnaît la double nature rationnelle et imaginaire de chaque être humain. Elle permet de situer le personnage, l’homme dans son contexte historique, social. L’homme ne possède pas seulement des idées, il est possédé par elles.

C’est une conjonction de pensées pour ne pas réduire autrui à ce qu’il a de plus bas, à ses actes mauvais et idées nocives pour le condamner. La pensée abstraite, au contraire, détruit tout le reste de son humanité.

Au cinéma, on ressent de la compassion pour l’homme emprisonné, mais hors de la salle, on considère que le criminel est justement puni. Dans la vie nous sommes des somnambules égocentriques.

 52 :00 Mise en garde sur l’identification

Il est difficile de faire atteindre au spectateur une capacité de compréhension complexe.

 Ex. Le Parrain.

Le film montre que le Parrain n’est pas seulement un chef de mafia mais aussi un père pris d’affection pour les siens. Mais la compréhension au cinéma peut engendrer de la suggestion, qui résulte en une adhésion acritique sans distanciation, une compréhension peu complexe. Le Parrain est devenu un modèle à imiter par les jeunes gens en Italie et ailleurs. Le spectateur imite le héros du film (il ne pleure pas parce que qu’il est triste, il est triste parce qu’il pleure)

 Ex. Des films de guerre d’antan qui nient aux allemands toute capacité humaine

Pour obtenir une compréhension complexe, il ne faut retrancher personne de l’humanité.

Il existe une contradiction entre la responsabilité et l’irresponsabilité d’autrui. Comprendre n’est pas innocenter, ni s’abstenir de juger. Mais dépasser dans le pardon.

Il est nécessaire de complexifier notre jugement, d’aller au-delà de l’égocentrisme.

 1 :00 Le Méta point de vue

 L’inversion des perspectives peut nous révéler les erreurs des idées dont nous sommes possédés. C’est la création d’un méta point de vue : perspective sur la perspective.

 Ex. Beautiful

– La scène montre deux personnages avec leur point de vue qui s’opposent et leurs contradictions personnelles.

– Le personnage qui ne regrette rien fait une métaphore sur un dompteur de tigre dévoré par un de ses familiers : on ne doit pas faire confiance à un homme qui a faim.

 Ce film révèle une double conscience sur lui-même d’une personne qui exploite des immigrés mais rêve d’un avenir meilleur pour sa famille. C’est une lutte extrême contre soi même. Une lutte suprême contre le monde qui ressemble aux protagonistes. C’est l’horrible beauté de la vie humaine, où l’on ne sait si on survit d’espoir ou de désespoir dans une mégapole inhumaine.

 C’est la compréhension de la complexité de l’homme, où le beau et le laid, le bien et le mal sont remis en question


 

  Ce que j’en retiens :

 Au-delà du message humaniste d’Edgar Morin, j’ai été marquée par ce concept de « Pensée en action » par opposé à la pensée en conserve. C’est elle qui permet de susciter la vraie compréhension. C’est elle qui nous permet de trouver cette vérité cachée en nous qui résonne avec celle de l’œuvre que nous regardons/lisons.

 La compréhension découle :

 – De l’empathie et la projection dans un personnage imaginaire :

 On met le spectateur (lecteur) en situation. Le fait de se projeter dans un personnage, de voir le monde par ses yeux permet de changer de paradigme et de réfléchir autrement, de ressentir la pensée plutôt que de la survoler.

  1. Technique 1 : Le gros plan au cinéma. J’imagine que l’équivalent du gros plan dans le roman, c’est décrire les expressions du visage, les tics et les émotions dans la voix. Je me demande si mettre les pensées intimes du personnage y contribue où si au contraire on est dans l’exposition et la pensée figée ? Peut-être dire ce que le personnage ressent uniquement, ne pas exposer son raisonnement.
  2. Technique 2 : Dite de Charlot. ^-^ Utilisation du héros et de l’empathie que le lecteur a avec lui pour comprendre d’autres personnages marginaux, difficiles à empathiser à cause de leur différence.
  3. Technique 3 : Dite de Wall-E. ^-^ Comme dirait Pixar, on aime un Wall-E pour ses tentatives et ses échecs plus que pour ses réussites. De même, Charlot partage les efforts d’autrui pour atteindre une vie meilleure, on le voit se battre avec la société. « Nous ne l’aimons pas parce qu’il nous fait rire, il nous fait rire parce que nous l’aimons.»

 – De l’interrogation :

L’interrogation, c’est la pensée en action.

  1. Technique 1 : Les gros plans d’objets au cinéma. Le choix de certains objets permet de créer des analogies et de renvoyer à des mythes. Dans le roman, j’imagine que le choix des objets et des couleurs crée le même effet. De plus, j’imagine que les métaphores filées fonctionnent très bien. (Je repense à un exemple de MacKee, sur le film « Les Diaboliques » avec la vision de l’eau qui revient avant chaque scène angoissante)
  2. Technique 2 : Interroger avec des personnages qui ne réagissent pas selon les conventions. Par exemple avec des personnages marginaux qui reconnaissent ce que nous ignorons, comme Charlot qui tire son chapeau à l’aveugle. C’est le personnage de l’innocent, du fou, du vagabond, de l’enfant qui seul peut voir les fées.
  3. Technique 3 : Avoir deux personnages aux conceptions différentes ou/et un personnage soumis à un débat intérieur. Les regarder s’affronter dans les mots mais surtout dans leurs actes. En faisant l’expérience de plusieurs « vie », le lecteur s’interroge sur lui-même et sur son système de pensée. Cela permet aussi de prendre du recul (cf. le problème du parrain et de l’adéquation totale de certains jeunes aux valeurs du personnage)

  J’ai toujours un avis sur tout :

La conférence est vraiment dure à suivre et longue! C’est un travail d’universitaire pour des universitaires. Pourtant, les grandes idées ci-dessus peuvent sembler évidentes mais elles sont plus profondes dans la conférence et j’imagine qu’elles le sont encore plus dans les écrits originaux d’Edgar Morin. Un recueil de ses textes inédits est prévu en 2015, aux éditions Nouveau monde, par Chiara Simonigh et Monique Peyrière. Je l’ai pas encore trouvé sur Amazon.

 13 :40 « Complexité vient du latin qui signifie tisser ensemble ou tenir ensemble. »

Je trouve que cette définition s’applique vraiment bien à l’art d’écrire des histoires. On est là à vouloir insérer dans l’histoire du suspense, des choix, de l’émotion, du sens, tout en rendant l’intrigue naturelle et fluide… Le véritable art de l’histoire est peut-être de réussir à faire tenir tout ensemble ce joyeux bordel !

Si certains veulent débattre, les commentaires sont là pour ça ^^


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