Demon Heart: 1. La face voilée, le monstre s’éveille

illustration erel

DEMON HEART

Acte 1 : L’autre côté du miroir
Episode1. La face voilée, le monstre s’éveille

Lire le prologue

L’éternité a recouvert la plaine de poussière grise. Les yeux tournés vers les étoiles, le démon attend.

Parmi toutes ces lumières là-haut, il y en aura bien une, un jour, qui ouvrira une porte. Le démon regarde à travers ces fenêtres qui donnent sur l’autre monde : des maisons, des silhouettes, des visages. Le son ne passe pas à travers le cristal qui sépare les mondes, mais les émotions le transpercent. Parmi tous ces êtres de colère et de passion, il y en a bien un qui affaiblira la barrière et lui tendra la main un jour, ou peut-être, une nuit.

 Ce n’est pas qu’il mérite qu’on lui tende la main. Le mérite n’existe pas. Seules existent les probabilités. S’il a la patience d’attendre mille ans, alors un jour, un homme ou une femme lui tendra sa main.

 Il n’aurait jamais pensé qu’elle serait si jeune.

 Mais quelle importance ? Quand on a attendu mille ans.

 *******

Sorayah vient de sortir de la douche. Ses pieds nus glissent sur le carrelage de la salle de bain. Ses cheveux dégoulinent d’eau. Mais Sorayah s’en fout. Elle attrape le chat qui traine toujours dans ses pattes. Elle le soulève à hauteur de son visage et gronde :

–          Ce petit monstre… je vais l’abandonner dans les quartiers nord !
–          Miaahhh !!

Le chat se débat. Belzébaka n’aime pas qu’on le tienne par les pattes. Encore moins qu’on lui parle à deux centimètres du museau. Un coup de griffe, un coup de croc et la bestiole retrouve sa liberté. Sorayah s’écrie :

–          Mais Belzé ! Je parlais d’Ylan ! Belzé, reviens ! Belzé ! Au pied !

Belzébaka gratte la porte, qui s’ouvre. Le chat sort en levant la queue bien haut. Sorayah soupire.

Personne ne m’écoute

 Sorayah se tourne vers le miroir. Elle passe la main sur sa joue. Un peu de sang reste sur ses doigts. Elle a une marque de griffe. Elle ne peut pas sortir comme ça…

Qu’est-ce que ça change de toute façon ?

 Elle n’a pas le droit de sortir ce soir. Elle doit faire la baby sitter pour son sale gosse de frère. Encore… Un samedi soir ! Encore…

C’est de la maltraitance de faire subir ça à une jeune fille de 15 ans !

Sorayah pose sa main ensanglantée sur le miroir et laisse des marques de doigts dessus. Si ça ne faisait pas si mal, elle aurait éclaté le miroir à mains nues. Un sanglot lui échappe :

–          Je veux juste avoir la paix…

 La lumière s’éteint soudain.

Sorayah se fige, surprise et un peu inquiète.

 Une voix criarde s’élève :

–          Mamaan a dit que c’est mon tour !

C’est son frère qui a éteint la lumière. Sorayah a une envie soudaine de lui faire avaler sa langue. Mais elle pose son front contre le miroir glacé pour se calmer. Impossible… Elle crie :

–          Mais y’a pas quelqu’un pour me débarrasser de ce montre ?! N’importe qui !

Un sifflement la fait taire, comme si un coup de vent avait traversé la pièce. Sorayah a soudain très froid. Elle relève la tête. L’espace d’un instant, elle croit voir passer une ombre blanche dans le miroir. Un reflet de lumière ? Impossible, la salle de bain est en sous-sol. Il n’y a pas de fenêtres.

 Ylan rallume la lumière et ouvre grand la porte. Sorayah attrape un peignoir en hurlant :

–          Ylan !!! T’as pas l’droit d’entrer quand c’est mon tour !

–          T’as qu’à fermer la porte à clef ! S’exclame le garçon.

Mais Sorayah ne peut plus fermer à clef. Leur dernière chicane a tellement énervé leur père qu’il a démonté la serrure. Le gosse ricane. Petit arrogant pourri-gâté de 8 ans. Il a des cheveux noirs et la peau plus pâle que sa sœur. Il passe trop de temps sur ses trois consoles de jeu. Sorayah hurle :

–          MAMAANN !!!

Ylan répond :

–          Mamaan, elle a dit que ça fait une heure que t’y es et que c’est mon tour.

Là-haut, à l’étage principal de la maison, maman se garde bien de répondre. Elle fait semblant de rien avoir entendu.

 De toutes façons, Ylan sait bien que maman ne répondra pas. Il croise les bras avec un sourire satisfait. Il attend que sa sœur libère la place. Sorayah a une soudaine envie de le frapper. Elle soulève Ylan par le col du pyjama. Ses jambes s’agitent dans le vide. Ses yeux de lapin passent de la bouderie à la peur. Il se met à crier :

–          PAPAAA !!!

Cette fois, la réaction est immédiate :

–          Sorayah !!! Laisse ton frère prendre sa douche ! Si je descends, tu vas voir !

 Sorayah lâche son frère et se penche sur lui :

–          Tu sais qu’il y a un endroit en enfer pour les stools ?
–          Je suis pas un cafteur et j’ai pas peur de l’enfer !
–          Ah ouais ?

Sorayah sourit. Elle va jusqu’à la porte et éteint la lumière. Surpris, le gosse émet un couak nerveux. Il a peur de tout mais par-dessus tout, il a peur du noir. Sorayah referme la porte. La pièce n’a pas de fenêtre, juste une aération qui ronronne comme un chat asthmatique. Ils sont dans le noir total.

Sorayah attrape Ylan par les épaules. Il se raidit. Sorayah le force à se tourner vers le miroir noir. Tout est noir. Sorayah prend une voix d’outre-tombe :

–          Répète après moi : Je m’appelle Ylan Malak Chadli et je n’ai pas peur du noir.
–          Je… m’appelle Ylan Malak Chadli et je… n’ai pas peur du noir.
–          Je n’ai pas peur de l’enfer !
–          Je… n’ai pas peur de l’enfer. Répète le gamin, hésitant.

Une pause. Sorayah invente au fur et à mesure. Elle reprend, inspirée :

–          Cerbère, ouvre moi la porte.
–          Cer… quoi ? Demande le garçon.
–          Cerbère, le cabot des enfers ! Tu connais pas ça ??

Sorayah serre ses griffes sur les épaules de son frère :

–          Repète ! Répète la formule entière trois fois et la porte des enfers s’ouvrira !

Le gosse obéit. Un mélange de fierté mais aussi de respect pour les ongles de sa sœur. Il répète deux fois la formule en hésitant sur tous les mots. Il a une mémoire de poisson rouge.

Leurs yeux se sont habitués à l’obscurité. Ils aperçoivent leurs visages, ombres presque invisibles dans le miroir.

Prise d’une subite inspiration, Sorayah place la main droite d’Ylan sur le miroir. Elle lui souffle à l’oreille :

–          Tourne ta main dans la serrure et récite la formule une dernière fois.

La silhouette claire des doigts d’Ylan se dessinne sur le miroir noir. Il fait un quart de tour. On pourrait presque entendre les cliquetis de l’engrenage d’une machine. Le garçon répète pour la troisième fois :

–          Je m’appelle Ylan, je n’ai pas peur du noir, je n’ai pas peur de l’enfer, Cerbère, ouvre moi la porte !

Au moment où il prononce le mot « porte », Sorayah plante ses dents dans son cou en grognant pour lui faire peur.

Réussite totale. Ylan crie comme une fille. Mais ce qui devait être un cri de surprise, se transforme en hurlement d’horreur :

–          Ma main ! Ma main ! SoraYAAAH !!!!!

Ylan se débat comme un acharné. Il donne un coup dans la tablette sous le miroir. Les flacons de parfums s’envolent. Elle s’approche, elle sent les jambes du garçon qui battent dans le vide, comme s’il était suspendu dans les airs. Sorayah essaie de le tirer en arrière, impossible. Elle tire de toute ses forces mais quelque chose le tire en avant.

Quelque chose l’attire dans le miroir.

C’est pas possible Je dois faire quoi ? Aidez-moi… Quelqu’un… Aidez-moi !

 –          AIDEZ-MOI !!! Hurle Sorayah.

–          YAYAH !!!! LA LUMIERE !!! Hurle son frère en une prière désespérée.

 Ylan a raison…

Sorayah lâche son frère et se précipite sur la porte. Elle ouvre. Elle allume la lumière. On dirait que le bras d’Ylan est dans le miroir…

Impossible !

Le miroir se brise. Le garçon est projeté en arrière. Il heurte le carrelage du mur en face puis glisse au sol. Ses yeux terrifiés restent fixés sur le miroir brisé.

Il y a une traînée de sang sur le mur, là où sa tête a glissé. Il y a du sang sur sa main droite. Une odeur de cerise épicée se répand dans la pièce. Un flacon s’est brisé. Un parfum hors de prix qui vient de Paris. Un parfum que personne ne lui rachètera jamais.

C’était celui de tata Sarah

Penser à sa tante lui fait du bien. Penser à ce visage beau et souriant face à tout ce sang, face à ce qu’on ne comprend pas.

Sorayah se réveille en sursaut. Son père ouvre la porte d’un coup. Elle se prend le battant dans l’épaule. Elle étouffe un cri de douleur et se protège le visage, persuadée qu’une claque va arriver. Mais la colère meurt sur le visage de son père lorsqu’il découvre le sang sur le mur, le sang sur son fils. Il s’accroupit devant Ylan, sans oser le toucher.

 Au cas où sa colonne serait touchée… Pense Sorayah.

Elle a soudain très peur. Ylan n’a pas bougé. Il reste là à fixer le miroir, comme un mort-vivant.

Son père sort son portable et compose le 911. Le répondeur des urgences lui répond. Il pose la main sur la bouche de son fils. Le petit respire.

–          Ylan ! Ylan, tu m’entends ?

Le garçon prend soudain une grande inspiration et hurle. Il hurle comme jamais Sorayah n’a entendu hurler. Il essaie de se relever mais il se blesse les mains et les genoux dans les débris de verre. Il finit par s’enfuir à quatre pattes de la salle de bain en laissant des traces de sang sur son passage.

Il fonce droit dans les jambes de sa mère. Elle le hisse dans ses bras mais elle ploie sous son poids. Elle est frêle et toujours malade. Encore plus pâle que son fils terrifié, elle essaie de le calmer mais il se débat comme un dément.

Elle se tourne vers Sorayah et dit :

–          Mais qu’est-ce que tu as fait…
–          Rien… Murmure Sorayah avant de crier. J’ai rien fait ! C’est pas moi !

Son père lui jette un regard froid :

–          Nettoie. Dit-il.

Il sort de la pièce et remonte les escaliers en tripotant son portable. Sa femme le suit en caressant le front de son fils.

Sorayah attrape une éponge dans le placard et s’agenouille pour essuyer le sang par terre. Son regard plonge dans les débris de miroir. Sur le sol, démultipliés par les morceaux de miroir, il y a des yeux. Des dizaines d’yeux dorés et effilés de panthère. Sorayah sursaute, terrifiée. Un miaulement lui fait tourner la tête. Belzé vient de sauter sur le lavabo. Il miaule de son horrible voix de vieux matou. Il se retourne et lève la queue bien haut pour marquer son mépris. On ne voit plus que son cul dans les débris du miroir.

Sorayah soupire, soulagée.

 C’était lui

 Dans les morceaux de miroir, la queue noire de Belzé s’agite. Il est furieux. Sorayah compte neuf queues. Neuf gros morceaux qu’elle ramasse avec les doigts en prenant garde de ne pas se couper.


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A suivre : Episode 2. Les yeux clos, le monstre guette

Où on découvre que l’enfer existe sur terre, on appelle ça l’école.


Petit mot de l’auteur:

Enfin, après un an de rédaction, de correction, de réécriture, je me lance dans la mise en ligne de cette histoire. Je voulais écrire une petite histoire, rapidement. Au final, elle fait 100 000 mots et j’ai passé beaucoup de temps sur l’univers, la magie, les démons. Beaucoup de travail donc! J’espère que tu vas apprécier!

Bonne lecture et n’hésite pas à m’envoyer tes commentaires, critiques et suggestions! (je prends bien les critiques, il n’y a qu’avec les critiques que l’on avance!)


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