Demon Heart 7. Les âmes se perdent, la traversée de l’achéron

Sorayah en écolière devant une mosaique représentant Yggdrasil, l'arbre de vie
© yumeao

DEMON HEART

Acte 2 : Les alliés de l’ombre
Episode 7. Les âmes se perdent, la traversée de l’achéron

Une Histoire gratuite de démon / Lire le prologue

Sorayah se noie dans une obscurité froide et visqueuse. Elle se débat, cherche la surface, mais elle ne la trouve pas. Alors qu’elle expire son dernier souffle d’air, elle réalise que respirer ne sert à rien.

 Je suis déjà morte.

Sorayah cesse de se débattre. Après tout, les corps flottent à la surface de l’eau. Si cette surface existe, elle émergera.

Sorayah émerge au milieu d’une rivière plus large que le Saint Laurent. L’eau noire glisse en grosses gouttes rondes de son visage. Sa peau et ses cheveux sont aussitôt secs comme une feuille de lotus après la pluie. Sorayah lève la tête. Le fleuve est au milieu du cosmos. Des galaxies en spirale remplissent le ciel. Leurs bras étoilés s’enroulent les uns avec les autres et se séparent. Celles qui s’éloignent de Sorayah ont de légers reflets rouges, celles qui se rapprochent tirent sur le bleu. C’est une danse de lumière.

Sorayah fait la planche sur l’eau qui la repousse à la surface comme une goutte d’huile. La jeune fille attend que son cœur se calme. Elle est seule au centre de l’univers.

C’est terrifiant.

Son cœur se serre. Le nom de Sitry vient sur ses lèvres. Mais elle ne l’appelle pas. Le souvenir de ses crocs, de ses pupilles de félin, lui noue le ventre. Son cri animal résonne encore en elle.

Sorayah s’impregne du calme qui règne sur le fleuve. Elle se concentre jusqu’à percevoir un son ténu : un bruit répétitif et cristallin. Une barque d’une blancheur d’étoile glisse à la surface de l’eau. Elle est propulsée par deux rangs de rames de verres. Les rames ne s’immergent pas dans le fleuve car l’eau les évite. Le fleuve se creuse devant la barque pour la laisser passer. L’embarcation glisse vers Sorayah avec la majesté d’un cygne. Les parois de verre sont gravées d’animaux terrifiants au centre desquels il y a un arbre dont les racines et les branches s’entrelacent. Des bourgeons apparaissent sur la coque qui fait face à Sorayah. Une plante pousse jusqu’à former une échelle de verre.

Sorayah nage vers la barque pour s’agripper aux barreaux. Alors que Sorayah passe la rembarde, elle remarque des poupées de cristal qui la regardent. Elles sont assises sur les bancs des rameurs. Elles n’ont pas de visage hormis un symbole d’émeraude en guise d’yeux et une mâchoire inférieure carrée, qui ne s’ouvre que de bas en haut. Les poupées tournent leur visage vers l’aval du fleuve. Il se jette au loin dans une intense lumière lunaire. Les automates de cristal se remettent à ramer vers la lumière avec un doux cliquetis. De minutieuses roues dentées et des pistons fins comme de la soie tournent à l’intérieur de leur corps transparent. Leur mouvement a quelque chose d’apaisant.

Sorayah se tourne vers la lumière en aval. Elle est captivée. Un paysage se dessinne : un ciel turquoise, des montagnes et une vallée d’arbres en fleurs. L’odeur du jasmin se répand. Une femme en robe blanche brodée de couleur apparaît dans la lumière aveuglante.

–          Sorayah…

C’est une voix, douce et triste. La voix de tata Sarah.

Mais je croyais que j’avais oublié sa voix

Son beau visage de berbère se dessinne dans la lumière. Sa tante tend une main vers Sorayah.
–          Viens ma belle. Tes tourments sont finis.

Des larmes coulent sur les joues de Sorayah. La joie et la douleur réunie, le soulagement et l’angoisse. Clic-clic-clic. Les poupées accélèrent la cadence. Sorayah essuie ses larmes :
–          Ylan est avec toi ?

Le visage de sa tante fond de douleur :
–          Non…

Elle regarde par-dessus l’épaule de Sorayah. Un grondement surpuissant emplit l’espace. Sorayah se retourne. En arrière de la barque, le fleuve s’écoule avec la violence d’un torrent, droit vers une bouche de néant. Un visage de feu apparaît dans le néant, un visage d’enfant, le visage d’Ylan. Sorayah se précipite à la poupe. Elle tend une main vers son frère :
–          YLAAANN !!

Le cœur de Sorayah se soulève comme dans un manège. Ses cheveux encadrent son visage. Sorayah doit se retenir à la rembarde de la barque pour ne pas basculer en avant. Le fleuve est devenu une chute d’eau monumentale. Ils sont attirés vers le bas, vers l’enfer.

Les automates grincent. Ils rament à contre-courant, si fort que leurs engrenages ploient. Ils remontent peu à peu vers la lumière au-dessus de la tête de Sorayah. Sa tante est tombée à genoux. Elle tend le bras aussi loin qu’elle le peut vers Sorayah :
–          Tends-moi ta main !

Sorayah secoue la tête :
–          Désolé tata… Je dois aller chercher Ylan.

Sorayah s’assoie sur la paroi de la barque, les pieds dans le vide. La gueule de néant et de flammes semble si loin… Sa vision vacille. Le vertige…

 Mais il faut que je saute où ils vont m’emmener là-haut

Sorayah prend une grande inspiration. Alors qu’elle pousse sur ses bras pour sauter, la barque se stoppe net. La barque plonge dans le sens du courant. Sorayah est emportée en arrière comme on s’envole dans un ascenseur en chute libre. Elle se raccroche aux pieds de cristal d’un automate. Il tourne son visage vers elle. Ses yeux sont deux émeraude éclatantes. Il relève la tête. L’ensemble des automates tourne leur tête à 360º. Leurs articulations s’inversent. Ils recommencent à ramer dans l’autre sens. Vers l’enfer. Leur chute s’accélère.

Le grondement de la cascade se change en roulement de tonnerre. Au pied de la cascade, les tourbillons d’eau noire sont couverts d’écume de feu. Sorayah tremble de terreur.
Je vais m’écraser
Mais petit à petit, une brume humide et collante envahit tout. Le grondement s’atténue. La barque pénètre la brume. Le bruit de la cascade disparaît. La barque glisse dans le brouillard. On n’entend que le cliquetis des automates qui rament et seuls leurs yeux verts se distinguent dans la purée de poix. Peu à peu, la gravité redevient normale. Sorayah se met debout dans la barque.

La barque s’arrête avec un choc doux. Une échelle de diamant descend sur la proue de la barque. Sorayah s’engage sur l’échelle. Au moment où son visage passe la rambarde, elle leur dit :

–          Merci…

Les yeux des poupées de cristal clignotent. Une étincelle verte courre sur le corps des automates en dessinant un motif entrelacé. L’étincelle finit sa course sur la barque de verre puis s’éteint. Les automates redeviennent invisibles dans la brume.

Sorayah saute de l’échelle. La terre est plus basse que prévu. Et le sol est spongieux. Une faible lumière rosée entoure Sorayah, qui peut à peine voir ses pieds. La jeune fille avance à tâtons dans un monde gris et silencieux.

Des murmures se font entendre. Des silhouettes apparaissent dans le brouillard. Elles sont transparente, un gros rubis brille faiblement au centre de leur corps. Elles ont des yeux vides et flous, éclairé de l’intérieur par le rubis dans leur ventre. La clarté de la pierre oscille comme un cœur qui bat.

Les ombres sont de plus en plus nombreuses autour d’elle. Les yeux sont baignés de larmes. Des mains informes cherchent à lui arracher ses vêtements, à lui arracher son sac à dos. On lui agrippe les cheveux.

Sorayah panique, elle hurle. Une lumière rose surgit autour de Sorayah. La lumière vient d’elle, de la paume de ses mains, de l’intérieur de sa bouche. Sa lumière gagne en puissance et déchire la brume autour d’elle, comme un éclair illumine la nuit. A l’infini, il n’y a rien d’autres que des âmes qui errent sans but dans une terre déserte.

Mon dieu… Je suis où ?

Sorayah se met à courir. Droit devant elle.

Les âmes s’écartent sur son passage et se recroquevillent devant sa lumière comme des vampires au soleil. Mais Sorayah ne leur accorde pas un regard. Elle cherche quelqu’un mais ne le trouve pas :
–          YLAAANNN !!!

Son cri souffle la brume sur des lieux à la ronde. Elle n’obtient pas d’autre réponse que des murmures. Elle retient sa respiration, elle attend, elle ne sait même pas quoi. Les murmures se rapprochent au rythme du brouillard qui se reforme autour d’elle. Sorayah serre les bras autour de sa poitrine, elle tremble, désemparée.

Je le retrouverais jamais

Un chant doux résonne. Une mélodie rassurante chantée par ne voix d’enfant. Une ombre plus haute que les autres approche. La brume s’écarte. C’est un oiseau plus grand que Sorayah. Il a une petite tête de colombe, avec des grands yeux d’un bleu pur, sans pupilles ni blanc. On dirait deux lagons des mers du sud. Une fine corne, semblable à l’antenne d’un papillon vibre sur sa tête. Son plumage blanc scintille de reflets de saphir.

Sorayah observe, fascinée, les lumières chatoyantes sur le plumage de l’oiseau. Les reflets forment des motifs qui ressemblent à des kanjis japonais. Leur forme varie au rythme du chant de l’oiseau. Les motifs donnent naissance à des images, qui s’envolent. Un arbre de saphir, des poissons ailés, des fleurs. L’oiseau siffle :
–          Ylan ?

Sorayah fait un pas vers lui :
–          Tu sais où est mon frère ?

L’oiseau penche la tête d’un côté, de l’autre. Il lève les yeux vers le ciel. Il siffle des notes aériennes. Un papillon de saphir s’envole. Il rejoint les nuages pour voltiger au milieu d’autres papillons. Sorayah secoue la tête et fond en larmes :
–          Un démon l’a kidnappé… C’est ma faute…

L’oiseau entonne un air lugubre. Les runes de son plumage forgent des scènes effroyables. Des êtres à cornes dévorent des hommes maigres et terrifiés. Parmi eux, il y a un enfant aux grands yeux innocents. Il ouvre une bouche démesurée pour hurler. Il ressemble à Ylan. Sorayah tombe à genoux. Elle presse les poings sur ses paupières :

–          ARRÊTE !!!

Un sifflement lui fait relever la tête. Juste au dessus d’elle, l’oiseau ouvre un bec énorme et noir comme la gueule d’un four et l’avale.

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A suivre: chapitre 8. Les âmes se trouvent, la porte des enfers


Commentaire sur l’histoire:

Un petit chapitre pour reprendre son souffle avant de retourner dans l’action et de rencontrer de nouveaux personnages! J’ai un peu réinterprété le mythe de Charon mais je suis restée assez fidèle à l’idée qu’on se fait des limbes!


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